Ep. 17 Archiviste Gabriel Côté
Gabriel, archiviste au Québec, nous fait découvrir les coulisses d’un métier aussi méconnu qu’essentiel. Entre préservation du patrimoine, gestion documentaire, protection des données et numérisation, il explique comment les archivistes veillent sur la mémoire des entreprises, des institutions… et de nos vies. Gabriel raconte aussi l’évolution du métier à l’ère du numérique, les enjeux liés à la cybersécurité et à l’intelligence artificielle, ainsi que quelques anecdotes étonnantes découvertes au fil de sa carrière.

SARA (S) Bienvenue Gabriel Côté, peux-tu nous dire quel est ton métier ?
Gabriel (G) Oui, je suis archiviste
S Archiviste ? En quoi consiste ce métier d’archiviste ?
G Un archiviste, c’est un gardien de la mémoire. Son rôle dans la société, c’est d’assurer le patrimoine, en fait, la préservation, le classement et la structure du patrimoine informationnel d’une société, d’une entreprise ou d’une personne.
LAURA (L) Tu parles d’entreprise, ça veut dire que tes clients sont forcément des entreprises. Ce ne sont pas des faits historiques ?
G Une bonne question. Effectivement, l’archivistique est énormément associée à l’histoire et c’est vrai que dans des musées, il y a des archives. Et donc, des archives historiques. Mais les entreprises aussi ont des archivistes. Les banques ont des archivistes, toutes les entreprises ont fait de la gestion documentaire. On aide à savoir quand détruire les documents, qu’est-ce qu’on doit garder. Tous les organismes, que ce soit gouvernemental, moi, mes clients, ce sont particulièrement des municipalités. Donc eux aussi ont des archives.
Il n’y a aucune différence entre une archive historique et une archive, si vous voulez, active, à part son stade de vie. Essentiellement, une archive, c’est tout document sur tout support, peu importe la date. C’est ça, une archive. Donc, des archives historiques, par exemple, des correspondances de 1700, ce sont des archives. Votre organigramme dans votre entreprise, c’est une archive.
J’ai travaillé dans le milieu scolaire, j’ai travaillé dans des musées. J’ai beaucoup travaillé pour des entreprises d’ingénierie. J’ai travaillé pour la télévision, donc une compagnie qui faisait des médias télévisés. J’ai travaillé pour le gouvernement, pour des ministères, donc c’était très, très varié. Mais mes premières années…
L On entend un petit accent et on n’a pas situé où tu habites. Les lois seront sûrement différentes de chez nous.
G Absolument. Moi, je viens du Québec, je suis situé à Trois-Rivières. Et effectivement, les lois sur les archives sont différentes en France et au Québec, quoiqu’il y a certaines similarités quand même. Mais effectivement, toute la législation qui entoure… pour vous en nommer quelques-unes :
Le droit d’auteur est un aspect sur lequel on travaille énormément en archivistique. On a la protection des renseignements personnels. C’est nous qui devons gérer à s’assurer que les archives ne sont pas transgressées. Il n’y a pas quelqu’un qui peut avoir accès à des informations personnelles. On va prendre l’exemple des dossiers d’employés.
Les dossiers d’employés contiennent des archives sur les gens qui contiennent beaucoup de renseignements personnels. C’est notre rôle de les protéger. Donc, la loi sur la protection des renseignements personnels, la loi sur l’accès à l’information pour garantir l’accès à l’information, c’est notre rôle aussi.
Donc l’archivistique, c’est très, très, très législatif. On travaille beaucoup avec des avocats dans notre quotidien.
S Qu’est-ce que tu fais quand tu arrives au travail ?
G Oh là là, c’est une bonne question. Il n’y a pas tant de journées types en archivistique. C’est quelque chose qui est assez dynamique. Il y a eu pendant très longtemps une mentalité en archivistique qu’on était un peu comme des dragons qui gardaient leur trésor dans leur sous-sol, puis que personne ne pouvait nous approcher. Alors qu’en réalité, l’archiviste doit aller au-devant. La meilleure façon de s’assurer qu’une archive nous revienne dans le centre d’archives à la fin, c’est de s’impliquer dès la création.
Donc, on est vraiment appelés à travailler avec tous les départements, les assister sur comment nommer, quoi garder, comment trier pour avoir ça. Donc, on fait de l’inventaire, on fait de la classification, on fait de la préservation. C’est peut-être ma partie préférée. La préservation, c’est essentiellement nous qui gérons la salle d’archives. Quelle température on doit maintenir pour tel type de supports archivistiques ? C’est quoi le niveau de lumière ? Comment on le baisse pour protéger les documents ?
Donc, on est vraiment dans la protection ici de la mémoire. C’est peut-être ma partie préférée. Gestion du changement, optimiser des processus, un archiviste va optimiser les processus. Ça implique de changer sa routine et personne n’aime ça, changer sa routine, des archivistes les premiers. Donc, on fait beaucoup de gestion du changement. On accompagne le personnel parce qu’on n’est pas beaucoup d’archivistes dans le métier au Québec, en tout cas. Je sais qu’en France aussi, vous n’êtes pas beaucoup, mais il faut expliquer notre jargon qu’on comprend très bien à plein de départements qui, pour des raisons bien évidentes, ne parlent pas le jargon d’archiviste.
C’est très mouvementé. La journée d’un archiviste.
L Aujourd’hui, on voit que l’ère du numérique arrive, est déjà là, il y a même des lois qui se mettent en place, notamment en France. La loi des factures numériques obligatoires en 2026 peut être qu’au Québec, c’est déjà le cas. Est-ce que ton métier évolue, est-ce qu’il est en train de changer et comment tu conserves du numérique ?
G Absolument, les archives, ce n’est pas juste le papier. C’est effectivement le numérique. On s’adapte. Je vous dirais que ça va de plus en plus vite, mais n’oubliez jamais qu’un archiviste, c’est depuis le Moyen Âge qu’on a passé du parchemin, du manuscrit que l’on a monté jusqu’à aujourd’hui.
Ensuite, on a eu le papier, toujours au Moyen Âge. Et par la suite, on a eu les CD, les disquettes, les cassettes audio, les pellicules huit mm. L’information, les supports d’information ont toujours évolué dans le temps. C’est juste que cela se fait de plus en plus rapidement. Nous, je vous dirais qu’au niveau numérique, c’est les coûts. Parce que le grand avantage du numérique, c’est que le papier, pour l’entreposer, ça prend des locaux spécialisés avec des planchers renforcés, le papier, c’est extrêmement lourd.
Et le matériel qui soutient ça, c’est très rough, très difficile (excusez-moi l’anglicisme) sur les planchers. Mais le numérique, l’avantage, c’est qu’on n’a pas besoin nécessairement d’avoir de grandes salles. On peut avoir des salles de serveurs, mais malheureusement, les serveurs demandent énormément d’électricité. Ça coûte excessivement cher. Donc, en ce moment, on a ces enjeux-là à jongler. Mais oui, il faut faire de la gestion, si vous voulez. On va appeler ça de documents physiques et de documents numériques.
Mais le numérique nous a amené un aspect archivistique qui est phénoménal. C’est la numérisation. Moi, en tant qu’archiviste, j’ai étudié pour devenir médiéviste. J’avais de très bonnes idées de carrière au Québec et ma possibilité d’accéder à des manuscrits médiévaux en ligne à travers la numérisation. Ça me permet justement d’accéder à des manuscrits français, par exemple. Donc la numérisation permet de protéger les documents et de les rendre accessibles.
S Et ton métier, il a énormément évolué. Est-ce que si on imagine archiviste, il y a même un siècle ou deux siècles, peut-être les documents étaient dans une salle fermée avec un verrou. Toi, l’aspect sécuritaire, il est complètement modifié parce que tout se tient à des mots de passe, à des protocoles sécuritaires.
G L’enjeu numéro un, c’est que s’il vient à avoir une brèche de données, on va perdre des données confidentielles qui sont nominatives sur des individus. C’est sûr que les archivistes travaillent toujours avec les IT, les soutiens informatiques pour s’assurer que nos serveurs sont bien protégés. D’autant plus qu’on parlait de législation, on a eu une modernisation sur la loi sur l’accès et la protection des renseignements personnels, des organismes publics appelée loi 25, qui est très sévère, vraiment qui tape fort. On parle d’immenses amendes, si jamais on perd les données, forçant les organismes à tout sécuriser. Donc oui, la sécurité au niveau des serveurs, c’est un enjeu.
Et il y a une espèce d’ironie qui se place, c’est qu’une bonne façon de ne pas faire voler tes données, c’est de ne pas les avoir en ligne. Donc les archivistes pèsent un peu : Qu’est-ce qu’on doit mettre en ligne ? Parce que c’est plus efficace et plus simple, mais en même temps, il y a des coûts associés à ça et aussi à la protection qui est très compliquée, surtout avec l’intelligence artificielle qui rentre dans le paysage.
S Est-ce que tu as un devoir de discrétion donc tu tombes sur des documents personnels ? Il y a peut-être des choses un peu croustillantes sur lesquelles tu tombes, mais tu n’as peut-être pas le droit d’en parler ?
G Non ? Mais effectivement, les archivistes sont tenus au secret professionnel. On manipule énormément de documents, essentiellement tous les documents. Donc imaginez dans une entreprise, vous avez accès peut-être à certains aspects qui sont reliés à votre travail. Vous n’avez pas accès à certains aspects qui ne sont pas reliés à votre travail. L’archiviste a accès à tout, parce que pour faire la gestion documentaire, il a besoin d’avoir accès et d’aider tout le monde.
Donc, on est tenus à un très, très, très grand secret. Donc non, on n’a pas le droit d’en parler.
S Du coup, on peut imaginer qu’il y a des personnes qui essaient de soudoyer des informations.
G Non, non, non, non, ça n’est jamais arrivé que quelqu’un ait essayé de me soudoyer quelconque information.
S Pour 50€, tu ne dis rien ?
G Oh, là, là, j’emporte ça dans la tombe avec moi : c’est le secret professionnel.
L Alors, sans dévoiler un secret, quelle est l’archive la plus incroyable que tu aies vue ?
G Je ne sais pas si j’ai une archive qui est nécessairement incroyable. Toutes les archives me font bien plaisir, mais je peux vous raconter des histoires quand même assez cocasses que l’on se partage, d’archiviste à archiviste. C’est de trouver des objets incongrus dans nos centres d’archives qui ne devraient pas être là. Par exemple, j’ai trouvé dans un dossier des scies mécaniques avec du plâtre qui avait fusionné les dossiers ensemble. La boîte avait été momifiée dans le plâtre. Et là, je me tourne vers mes collègues en disant : « Rappelez-moi déjà le délai pour les scies mécaniques ? Et le plâtre, c’est combien ? »
S & L [Rires]
G Donc, euh, ils ont trouvé ça bien cocasse. J’ai une collègue qui a travaillé dans les archives de congrégations religieuses, avec des reliques, des bouts de cheveux, des bouts de tissu, des reliques. Ça se dit : « Mon Dieu, qu’est-ce que ça fait dans un centre d’archives ? » Et je pense que mon « Prix citron », c’est une bonne boîte de bouteilles d’alcool fort, cachée dans le fin fond de la salle d’archives. On se demandait ce que ça faisait là.
L Mais là, ça m’intrigue, parce que tu nous racontes des histoires qui sont des faits historiques. Finalement, tu te rapproches d’un historien, d’un chercheur. Comment fait-on pour devenir archiviste ? Quel parcours, quelles études tu dois faire ? Parce ce que tu es un peu historien, finalement ?
G Dans le fond, la différence rapidement entre l’archiviste et l’historien, c’est que l’historien se spécialise sur l’histoire écrite. Donc, l’histoire humaine commence à partir de l’écriture. Il se base à travers les écrits. Alors que l’archiviste est un gardien de la mémoire. En fait, l’archivistique est une science de l’information, pas une science historique, mais c’est sûr que par le fait que l’historien travaille avec les sources écrites et que nous, on garde une partie de ces sources-là, nous sommes toujours appelés à travailler ensemble.
Au Québec, pour devenir archiviste, ça prend une année d’université combinée avec un baccalauréat. Le bac ici, pour vous, c’est la licence, donc trois ans universitaires. Et c’est comme ça qu’on devient archiviste.
L Et comment as-tu eu envie de devenir archiviste ?
G Moi, j’étais un passionné d’histoire médiévale, l’histoire médiévale française et scandinave. Quand on est médiéviste au Québec, il faut être très créatif si on veut bien gagner sa vie plus tard. Donc, il n’y avait pas de débouché.
J’ai fait deux ans d’études médiévales, à faire ma passion, c’est-à-dire le moyen âge. Et là, il fallait que je trouve une porte de sortie. Que vais-je faire ? Je ne peux pas passer ma vie à quêter le latin. C’est impossible. Donc, je me suis dit : « Écoutez, j’ai regardé archiviste. Peut-être que ça va m’intéresser. »
Et dans les premiers cours en archivistique, on nous explique très clairement là, ce n’est pas de l’histoire, l’archivistique, c’est de la gestion documentaire et j’étais comme : « Bon, on va voir un peu », mais finalement, je suis tombé amoureux de la profession parce que j’espérais faire beaucoup d’historiques. Mais la réalité, c’est que les postes en histoire au Québec sont rarissimes. Euh, ce ne sont pas non plus de très gros salaires. Donc, on est mieux en gestion documentaire, mais j’ai adoré ça. J’ai adoré ça. J’ai appris à comprendre que même si on fait de la gestion documentaire, ce qu’on conserve à la permanence, même si c’est de l’histoire récente, c’est de l’histoire aussi.
C’est comme ça que je suis devenu archiviste.
S Et est-ce que tu te rappelles de ton tout premier jour en tant qu’archiviste ?
G Oh mon dieu, je m’en souviens comme si c’était hier. J’ai fait un stage absolument phénoménal dans un centre d’archives, EXPORAIL. Donc, c’est le plus grand centre d’archives ferroviaires du Canada. Et moi, je rentre dans cette salle lors de mon stage. Et là, je vois des documents, des registres très gigantesques et je commence à pleurer. C’est le coup de foudre. Je me suis dit : « Mon dieu, Seigneur, j’ai choisi la bonne profession. »
S Oooooh !
G C’était incroyable. C’était magique. J’étais le petit garçon qui aimait l’histoire et j’avais trouvé quelque chose qui se rapprochait le plus possible de l’histoire. J’étais très heureux.
S C’est trop beau comme histoire.
G Oui.
S Je peux dire qu’il y en a beaucoup, leur premier jour, ils ont envie de fuir et pas de rester.
G Moi, je n’ai pas eu ce problème-là. J’ai été très chanceux.
L Est-ce que ça t’arrive de t’ennuyer ?
G Jamais. C’est impossible de s’ennuyer en archivistique, il y a tout le temps quelque chose qui se passe. C’est sûr qu’il faut aimer ce rythme très intense, où il se passe toujours quelque chose. Il y a toujours quelqu’un qui t’appelle parce qu’il y a une question sur tel document ou une nouvelle législation est passée, donc on s’assoit avec le greffier, « Qu’est-ce qu’on fait ? Comment on applique ça maintenant ? » Concrètement, je ne pense pas qu’on puisse s’ennuyer. Ce que j’aime par contre, c’est qu’il y a quand même, une fois de temps en temps, cette espèce de moment archivistique où l’on est seul dans notre Vault, ça ne dure jamais très longtemps, mais d’être entouré de documents. Ça, c’est un petit plaisir personnel. Maintenant, on ne s’ennuie pas en archivistique.
S As-tu déjà détruit par inadvertance un document ?
G [Rire nerveux]
S Le rire nerveux !!
L On dirait que ça t’est déjà arrivé, là. Il y avait un petit rire nerveux…
S Plus d’une fois,
G Évidemment, ça arrive à toutes les archivistes. Une fois de temps en temps, essentiellement, on fait ce qu’on peut et à la perfection, nul n’est connu. Pour être très honnête, on ne m’a jamais reproché ou on ne m’a jamais dit : « Tu n’aurais pas dû le détruire. » Ce n’est pas arrivé encore, mais à la masse documentaire qu’on traite, je ne peux pas croire que ça ne m’est pas arrivé au moins une fois, par inadvertance, une année trop tôt, puis je m’étais trompé.
L Qu’est-ce qui se passerait si ton métier n’existait pas ou qu’il n’existait plus ?
G Premièrement, ça serait probablement le chaos. Imaginez la mémoire d’un peuple. Prenons l’exemple du peuple français qui passe à la déchiqueteuse. On ne regarde rien et on jette tout. Donc là, on perd toute votre histoire, toutes les embûches de votre peuple, que vous avez traversées. Non, ça finirait à la destruction.
L Nos auditeurs qui sont en train de pleurer derrière, là.
G Mais ça serait ça, un monde sans archiviste. Et évidemment, il y a plusieurs enjeux. Par exemple, un des enjeux les plus dangereux dans un centre d’archives, c’est la moisissure. La moisissure, évidemment, c’est une faiblesse permanente dans votre centre d’archives. C’est un risque de santé. Et essentiellement, si personne ne prend en charge des centres d’archives, ça va moisir. S’il y a moisissure, on perd tout.
Donc ça serait très difficile de fonctionner dans un monde où il y a toujours plus d’informations, s’il n’y a personne qui fait le ménage de temps en temps. Les coûts, je pense que c’est le plus important. Les coûts entreposer l’intégralité des documents, sans les traiter, ça serait faramineux. Le nombre de serveurs ! Imaginez toutes les boîtes, courriels du monde qui ne sont jamais vus, qui doivent être entreposés. Ça, ça coûterait des sommes absolument ridicules.
S On est dans un monde de métadonnées qui sont absolument partout et il faut les classer, il faut les ranger, il faut les nettoyer. C’est ouf, en fait !
G Oui, et en fait, ça amène un autre point : les protéger aussi. Imaginez s’il n’y avait personne qui s’assurait de la protection des données qui sont sur des serveurs par exemple gouvernementaux, et là, des ravisseurs pourraient tout simplement rentrer dedans, comme on rentre dans un moulin, et prendre vos données, vous ouvrir des lignes de crédit à votre nom. C’est un risque réel. Donc oui, ça serait un monde assez chaotique.
L Tu disais que tu voulais faire de l’histoire médiévale. J’imagine que tu n’as pas laissé ça de côté. Est-ce que tu as une passion à côté qui continue ?
G Oui, j’ai un podcast qui est dédié à l’histoire médiévale : « Ad Medievum Aeternum ». C’est un podcast passion que je fais dans mes temps libres et qui se spécialise sur l’histoire médiévale, particulièrement sur la place de la femme à la guerre au Moyen Âge. Donc c’est vraiment le sujet qui m’intéresse beaucoup. C’est un podcast qui roule depuis maintenant cinq ans. C’est très, très agréable de pouvoir parler avec des passionnés à travers le monde.
S Est-ce que tu peux nous parler d’anecdotes dans ton parcours d’archiviste qui t’ont touché ?
G Je travaille pour une OBNL [Organisation à But Non Lucratif] où on fait la restauration de films 8 mm. Les films 8 mm se spécialisent sur des films de famille. C’est à des gens qui filmaient leurs vacances, et des souvenirs, des mariages. On déballait les cadeaux à Noël et les gens viennent nous voir avec ce support-là. Donc on va redonner vie, on va leur donner une copie numérique pour qu’ils puissent regarder leurs souvenirs qu’ils ne pouvaient pas utiliser à la maison.
S Et tu n’as jamais, par accident, dû numériser un petit film coquin ?
G Vous voulez rire ? Absolument.
S Je le savais !!
L [Rires]
G Et là, c’est quand, parce qu’en fait, quand on place la pellicule, souvent ce n’est pas écrit ce qu’il y a dessus. Donc on prend la pellicule et là, il y a eu des films plus osés, disons-le, qui étaient tournés sur ces films-là. Et là, on se regarde, les messieurs, en disant : « Ce n’est pas un film de famille, ça ! »
Mais c’est sûr que j’en parlais avec une collègue, qui explique que des fois ils se filment, ils sont dans des plages nudistes… Ben oui, ça arrive, ça arrive. Et évidemment, on ne le diffusera pas.
S Comment est-ce que toi, tu archives dans ta vie personnelle ?
G C’est « cordonnier mal chaussé, archiviste mal classé ! » Oui. Mais le running gag dans notre profession, c’est que puisqu’on passe nos vies à classer, quand j’arrive chez nous, là, l’envie de classer ne me tente vraiment plus. Mais ça serait vous mentir de vous dire que quand je reviens ici, la fin de semaine, et que je me dis : « C’est la fin de semaine, c’est le temps de faire exactement ce que j’ai fait toute la semaine. » Malheureusement, ça ne me tente plus.
S On te comprend. Donc, les épices dans ta cuisine ne sont pas classées par ordre alphabétique?
G Non, non, non, c’est la cacophonie, le chaos total. Les épices ne sont pas cordées en ordre alphabétique. Je vous le garantis, je les cherche à chaque fois.
S Quel conseil donnerais-tu à un jeune qui écoute et qui se dirait : « C’est pas mal son métier » ?
G Lance-toi ! C’est le plus beau métier du monde, celui d’être un gardien de la mémoire. C’est une chance inouïe. Tu auras de l’ouvrage. Regardez juste la montée du numérique, l’intelligence artificielle, on crée toujours plus d’informations. Moi, je vous encourage à fond à le faire. C’est un métier avec beaucoup d’avenir, mais en fait, c’est du recrutement que j’essaie de faire présentement parce qu’il n’y a pas assez de nous pour la quantité d’informations qui est créée. Donc si vous êtes à la maison et que vous dites : « Eh, ça me tente », faites-le. On a besoin de vous. Vous êtes recrutés !
L Est-ce que tu fais ce métier pour la gloire, la fortune ou la passion ? Soyons honnêtes.
G La gloire ! … non, ce n’est pas vrai. Premièrement, ça manque cruellement de fortune. Il n’y a personne qui regarde la paye d’un archiviste et qui se dit en traitant 500 boîtes de documents qui n’ont jamais été classés : « Oh wow, la paye va être bonne. » On ne fait pas ça pour la paye. Mais si tu aimes ça, c’est le métier le plus incroyable.
S Quelle est l’expression québécoise favorite des archivistes ?
G J’aime bien « de la boue dans le toupet’ ».
S What ??
L [Rires] Mais, c’est quoi, tout ça ?
G Ça, la boue dans le toupet’, et je vais être bien honnête, c’est ma mère qui disait ça tout le temps, mais je n’ai pas réentendu d’autre personne que ma mère le dire. Peut-être c’était elle seule. Mais « avoir de la boue dans le toupet’ », ça signifie en fait « quand tu as de la boue dedans, c’est que tu ne vois rien. » Donc, tu avances un peu à l’aveugle dans ton centre d’archives. Il y a des boîtes partout. Sinon, peut-être, être archiviste ça demande « d’avoir du front tout le tour de la tête ».
L Du quoi ?
S Du front autour de la tête ?
G Quelqu’un qui est effronté ! Bon, ben, quelqu’un qui a du front tout le tour de la tête, ça veut dire qu’il y a tellement de front, c’est comme s’il y en avait au complet autour de sa tête. Et pour être archiviste, il faut mettre son pied à terre et s’affirmer parce qu’on est souvent un département d’une seule personne. Donc, quand on va voir les autres départements, pour leur dire qu’on doit changer, comment faire, c’est nous contre eux ! Donc il faut savoir mettre son pied à terre un petit peu [s’imposer, faire preuve de fermeté]. Et maintenant c’est comme ça qu’on va le faire, parce que la Loi, elle l’oblige !
S Est-ce qu’il y a un film ou une série télé où l’on voit des archivistes ?
G Non, et c’est vraiment fâchant ! J’en cherche, je n’en trouve pas. Il y avait une petite série d’horreur qui s’appelle « Archive 81 » où c’est un film d’horreur, science-fiction, avec un archiviste, mais il y a eu une saison, ça a été annulé. C’était super. Je l’avais bien aimé. Mais non, il n’y a pas de représentation archivistique dans les médias. Puis j’aimerais vraiment ça qu’il y en ait.
S Gabriel, merci infiniment. C’était franchement…c’était… que de la découverte.
G Merci à vous. Ça a été un plaisir d’être avec vous.

