Hors-série C2N
Ingénieur de Recherche Photonique Source d’Ions
Jacques Giérak

De la physique fondamentale aux applications industrielles et spatiales, Jacques Girac raconte près de quarante ans d’innovation au CNRS. Ingénieur de recherche et spécialiste des faisceaux d’ions, il revient sur la création de NanoFIB, une technologie d’écriture à l’échelle nanométrique.

Il partage les coulisses d’une carrière faite de prototypes, de brevets, de collaborations internationales et de défis technologiques. Avec ION-X, ses recherches trouvent aujourd’hui une application dans la propulsion de petits satellites et les alternatives au xénon.


SARA (S) : Bienvenue au C2N, le Centre des Nanosciences et des Nanotechnologies, où des scientifiques imaginent les technologies qui équiperont peut-être notre quotidien dans dix, vingt ou trente ans.

LAURA (L) : PodTaf vous ouvre les portes de l’un des plus grands laboratoires de recherche de nanosciences en Europe. 

Il a reçu la médaille de l’innovation du CNRS, elle récompense des scientifiques dont les travaux ont conduit à des innovations majeures, qu’elles soient technologiques, industrielles, thérapeutiques ou sociétales. Il incarne une facette de la recherche que le grand public connaît peu, celle qui fait le lien entre la recherche fondamentale, l’innovation et les applications industrielles.

Notre invité est Jacques Giérak, bonjour Jacques.

JACQUES (J) : Bonjour.

S : Bienvenue sur PodTaf. Jacques, peux-tu nous dire quel est le titre de ton métier actuel ? Car tu arrives en fin de carrière. Que fais-tu ?

J : Alors, je suis un ingénieur de recherche en technique instrumentale. Donc, je développe des instruments pour des applications sur les nanosciences à base de faisceaux d’ions. L’équipe que j’anime, c’est Instrumentation et Sources d’Ions. Donc, en fait, c’est le résumé de mes activités.

L : Est-ce que tu peux déjà nous définir des ions ?

J : Alors un ion, c’est une particule, un atome en général, un atome métallique qui a perdu une charge dans lequel donc il y a une charge positive qui existe. Par exemple, pour le gallium, on est capable de prendre un atome de gallium, de lui enlever une charge et d’avoir une particule chargée qu’on va pouvoir extraire, diriger et lancer sur une cible pour utiliser l’effet de bombardement que cet ion ou que cet ensemble d’ions vont produire localement sur l’échantillon.

L : Mais en termes de taille, là, tu parles de bombardement. Moi, j’imagine un ion, c’est une micro-taille qu’on ne voit même pas à l’œil nu.

J : Un ion, c’est une entité nanométrique. On parle de nanomètre, on parle de milliardième ou de fraction de milliardième de mètre. On parle d’angström. C’est 0,1 milliardième de mètre. Un atome, c’est au moins dix mille ou cent mille fois plus petit qu’un cheveu.

On se sert des ions qu’on produit pour localement induire des effets contrôlés. L’objectif de ce que je fais, c’est de produire, d’avoir des générateurs d’ions, des sources d’ions qui vont être suffisamment stables, donc émettre un flux de particules qui sera maîtrisable avec une vitesse et une densité, donc un nombre de charges par seconde qui vont être le plus constant possible. Ça, c’est le premier critère. Le second critère, c’est que cette source d’ions, elle va être localisée dans l’espace. C’est-à-dire qu’à un endroit donné, il va y avoir ce qu’on appelle le point source. Ce point source, plus il est constant au niveau de sa position XYZ, plus on va pouvoir localement l’imager, c’est-à-dire d’en faire un point de sortie pour les ions qu’on va ensuite capter dans un système d’optique pour envoyer sur une cible.

S : Je te propose un retour dans le passé. Est-ce que tu pourrais nous faire voyager dans le temps et qu’on parle des différentes technologies majeures qui ont illustré ton parcours, sur lesquelles tu as pu travailler ?

J : Alors, les technologies sur lesquelles j’ai travaillé, c’est la génération d’ions par effet de champ. C’est-à-dire qu’on applique un champ électrostatique intense, les champs les plus intenses qu’on peut générer sur Terre, à une surface. Et cette surface, sous l’effet du champ électrostatique qu’on lui applique, elle va être désintégrée. C’est-à-dire que les atomes, par exemple, de métal qui sont liés entre eux, on va leur appliquer une force qui sera tellement intense que les énergies de liaison vont être vaincues, c’est-à-dire que les particules vont être arrachées depuis le métal.

Donc ce sont des champs dont on parle de milliards de volts par mètre, voire un peu plus haut. C’est-à-dire que ce sont les champs les plus importants que sur Terre on arrive à créer, puisque toute la matière que l’on connaît, dont on est constitué nous-mêmes, elle ne résiste pas à des champs aussi intenses. Donc ça, c’est l’effet de champ, qui désintègre la matière. Mais une fois que la matière est désintégrée, il faut à nouveau fournir le même métal pour qu’il soit à nouveau désintégré si on veut avoir une source qui fonctionne de façon constante, stable et reproductible dans le temps.

Donc en fait, on doit mettre en œuvre un processus qui est destructif, mais alimenter ce processus destructif de façon constante. L’analogie, c’est quand la foudre tombe sur le clocher d’une église, on voit un éclair, boum. Mais c’est quelque chose qui est très bref, inférieur à, on va dire, à quelques microsecondes. Nous, ce qu’on veut, c’est faire l’inverse, c’est-à-dire faire partir du paratonnerre de l’église un jet de particules et on veut le faire, on veut le maintenir pendant des heures, voire des dizaines d’heures, des journées.

L : Et donc là, c’est sur les sujets sur lesquels tu as travaillé et c’est possible.

J : Oui, c’est une invention qui est datée à peu près du milieu des années 50, qui consistait à, on va dire, à propulser à l’époque des satellites, puisque quand un ion est arraché et qu’il part avec une vitesse de plusieurs centaines de kilomètres/seconde, il va créer un effet d’action-réaction, troisième principe de Newton. Chaque action entraîne une réaction. L’exemple qui me vient à l’esprit, c’est de prendre une barque au milieu d’un étang avec un pêcheur qui transporte une grosse pierre. Et cette pierre, s’il est au milieu de l’étang et qu’il la jette, cette pierre va partir avec une vitesse en emportant sa masse. C’est le produit vitesse * masse, c’est la quantité de mouvement.

Et cette quantité de mouvement qui va partir va avoir sur la barque et le pêcheur une action opposée dans l’autre direction. Donc action/réaction, Troisième principe de Newton. La quantité de mouvement qui part propulse l’émetteur dans la direction opposée avec la même quantité de mouvement. Et ça, dans les années, fin des années 50, c’était une idée pour faire des propulseurs spatiaux compacts qui soient fiables et assez simples d’utilisation. Néanmoins, ça posait des problèmes d’instrumentation, puisque, encore une fois, la génération de très haute tension, ça demande de l’électronique spécialisée. Et maintenant, il est possible de faire ce type de générateur, mais à l’époque, ça n’existait pas.

Donc en fait, mon travail à moi, ça a été d’utiliser ce principe physique, de bien comprendre ses limites, de savoir comment je pouvais entretenir la désintégration, la réalimenter, mais en plus, avoir derrière toute une instrumentation de pilotage, c’est-à-dire une électronique, une informatique, des détecteurs pour voir si mon faisceau était constant, s’il était invariant dans l’espace, dans le temps et au niveau de la quantité de particules transportées. Donc ça, c’est ce que j’ai commencé à faire avec mon premier patron d’équipe. J’ai appris à fabriquer des sources d’ions, j’ai appris ensuite à les utiliser.

Et moi, ce qui m’intéresse, c’est d’aller chercher les limites, c’est-à-dire de savoir jusqu’où je peux aller, comment je peux les améliorer et comprendre sur quels paramètres je peux jouer pour les améliorer. Et ça, c’est une quête, c’est quelque chose que j’ai fait avec beaucoup de constance dans le temps en essayant, à chaque fois, d’aller voir des experts qui pouvaient m’enseigner des éléments importants sur la physique, sur la technologie, sur les principes de l’interaction ion-matière, par exemple. Et ça, ça fait partie de ce que j’ai mis bout à bout pour arriver à développer l’outil qui s’appelle NanoFIB, qui est la machine à faisceau d’ions Gallium la plus performante connue actuellement au niveau international.

L : Est-ce que tu peux redire le nom de la machine, s’il te plaît ?

J : Il s’appelle NanoFIB, donc Focused Ion Beam, FIB, c’est l’acronyme anglais qui est universellement utilisé. Et nous, on l’a affublé du préfixe Nano parce que cette machine est spécifiquement calculée, étudiée, ingéniérée pour avoir et produire des faisceaux de taille nanométrique.

S : Du coup, à quel moment tu te dis : « OK, j’ai travaillé sur le sujet, j’aimerais travailler sur autre chose. » Ou est-ce que ça ne se passe peut-être pas comme ça, d’ailleurs ?

J : Non, ça ne se passe pas tout à fait comme ça. L’idée, que moi j’ai poursuivie, c’est de dire : « Je construis une machine qui, effectivement, a des capacités d’écriture à l’échelle nanométrique, mais, ce n’est pas pour me faire plaisir à moi que je construis cette machine. Je construis cette machine parce que j’ai des interactions avec mes collègues, j’ai des interactions avec d’autres scientifiques dans dans les conférences ou les différents congrès dans lesquels je rencontre des gens et je leur explique un peu mon cheminement, ce que j’envisage de faire ».

Et à partir de là, on a construit des relations avec un ensemble de ce que j’appelle, moi, des gens de l’applicatif, c’est-à-dire qui viennent avec une application en tête, qui sont des experts dans leur domaine et qui demandent une fonctionnalité, c’est-à-dire un faisceau avec une certaine taille, une capacité de gravure, une capacité d’écriture. Et c’était à moi de faire les calculs pour voir si mes capacités d’écriture pouvaient être extrapolées pour leurs besoins. Et ça, bon, c’est un travail, on va dire, très prenant, qu’il faut faire en avance de phase, avant de lancer même le projet, pour savoir si cet outil, cette technologie va rencontrer un besoin.

L : Et combien d’années s’écoulent justement entre le moment où toi, tu as le produit et qu’on peut l’appliquer ? Combien d’années de temps de recherche pour que tu calcules tout ça ? 

J : Alors, il y a eu plusieurs étapes. L’étape a commencé avec des systèmes plus simples. Il y avait donc un générateur de faisceaux d’ions qui a été construit lorsque j’ai intégré le laboratoire. Et ce système, on l’a amélioré de façon incrémentale. C’est-à-dire qu’on en a essayé différentes versions. On lui a fait évoluer au niveau de caractéristiques, de ce qu’on appelle l’optique électrostatique, parce qu’un ion, comme il est chargé, on peut lui faire subir des changements de trajectoire, des changements de vitesse, l’accélérer, le freiner et on peut vraiment le diriger à volonté. On peut dessiner avec. Et ça, ces technologies-là, elles peuvent être incrémentales. C’est-à-dire, on peut faire des améliorations.

Par exemple, sur une voiture, vous pouvez améliorer, changer les pneus, faire des améliorations qui vont la rendre plus agréable à conduire. Mais à un moment donné, la voiture va être limitée de par la conception qu’elle avait au départ. Et à partir de là, il faut changer d’échelle, il faut changer de véhicule. En particulier, pour nous, le véhicule, c’était l’outil dans lequel était intégrée la source d’ions. Et donc ce véhicule, l’idée que j’ai eue, c’était une idée folle à l’époque, c’était de dire : « on est capable d’avoir une source qui produit un faisceau stable à l’échelle nanométrique, donc elle doit pouvoir avoir des capacités d’écriture à l’échelle nanométrique ». Et ça, c’était un pari qu’on a réussi, mais avant de faire ça, il y avait quand même eu beaucoup de tests, beaucoup de validations, beaucoup de résultats accumulés avec les années.

L : Et donc là, on est en quelle année quand tu arrives enfin à créer à l’échelle nanométrique cette fameuse machine ?

J : Ça a pris, je dirais, une dizaine d’années. Fin des années quatre-vingt-dix.

S : Comment tu savais que c’était une idée qu’il fallait poursuivre ? Tout le monde t’a peut-être dit : « Mais tu es fou !», en fait. Et en fait, toi, tu te dis : « Hmm, hmm, hmm, il y a quelque chose, il faut persévérer. »

J : Alors, le premier travail à faire pour quelqu’un comme moi, c’est de s’immerger dans la littérature, de bien lire et de bien comprendre tout ce qui est publié dans le domaine connexe aux nanosciences. C’est-à-dire la manipulation aussi bien d’objets comme l’ADN, la manipulation d’atomes, la manipulation de molécules et d’essayer de comprendre quelles sont les limites technologiques que ces sciences rencontrent. Et à partir des limites technologiques, de voir comment l’outil sur lequel la science, la discipline dans laquelle je travaille peut-être une réponse à leurs besoins. Et ça, c’est quelque chose, qui est un travail de fond, qui est absolument nécessaire.

Et donc, à partir de ce travail de fond, j’ai produit quelques hypothèses, avec, à chaque fois, des vérifications, des validations, des discussions et à un moment donné, des preuves de concept. C’est-à-dire d’arriver avec des résultats expérimentaux qui demandent, qu’on ne part pas de rien, qu’on a quelque chose, qu’on a tel niveau de performance. Et ça, ça passe au deuxième niveau, c’est-à-dire qu’il faut essayer de trouver de l’aide, trouver des gens qui vont non plus être, entre guillemets, des clients, des usagers de l’application, mais des gens qui vont arriver au niveau du développement, au niveau, par exemple, de construire un générateur haute tension, une stratégie d’écriture, un système de pilotage, un système de manipulation d’échantillons.

À chaque fois, ce sont des chantiers qu’il faut pouvoir cerner, clairement expliquer aux partenaires, souvent industriels leur faire comprendre, que la recherche, ce n’est pas forcément quelque chose dans lequel il y a beaucoup d’argent, où il y a beaucoup de financements, mais que, si tout va bien, on peut ensemble voir des retombées financières pour l’industriel parce qu’il aura contribué à un développement et qu’il pourra éventuellement améliorer et vendre sa technologie.

L : Quel partenaire tu trouves pour t’aider à améliorer ces machines et à continuer toutes tes découvertes ?

J : Alors le premier partenariat que j’ai conclu, c’était avec une société allemande qui s’appelait Wright Nanofabrication. Donc Wright, c’est un nom d’une personne qui a créé une société qui était destinée à utiliser des faisceaux d’électrons, un microscope électronique pour localement écrire dans de la résine. Et des électrons sont utilisés pour faire de la lithographie, donc lithographie électronique. Et quand je les ai rencontrés, on a discuté de savoir comment leur générateur de contrôle de ce faisceau de particules chargées des électrons pouvait être transféré pour contrôler un faisceau d’ions, donc des particules positives.

Et là, on a rapidement conclu ensemble que ça pouvait être fait de façon relativement directe. Et ils ont dit « banco »,  ils sont venus nous voir, ils ont essayé de comprendre la technologie, de voir quel niveau de maturité technologique on avait, si on était uniquement sur des dessins sur table ou au tableau, ou si on avait des choses dans le laboratoire qui étaient des démonstrateurs, prouvant une maîtrise technologique.

S : Du coup, tu dois être assez ouvert à montrer ce sur quoi tu travailles. Il ne faut pas être trop secret, finalement, si tu veux que les personnes s’embarquent dans ton projet.

J : Il ne faut pas être trop secret, mais il faut aussi savoir donner de l’information. Sans trop divulguer de choses sensibles. C’est-à-dire typiquement, quand on dépose un brevet et qu’on a une technologie qui est secrète, on ne peut pas en parler. Néanmoins, si on attend d’avoir fait tout le travail, et d’avoir les résultats de cette technologie secrète, ça peut prendre beaucoup de temps. Et en travaillant avec un industriel, par exemple, on peut lui demander de signer un accord de confidentialité en disant : « Voilà, je travaille sur un sujet ». Cet accord de secret, accord de confidentialité, les services du laboratoire et du CNRS savent très bien le faire. Et donc, à partir de là, on peut s’engager sur un travail commun qui va être couvert par un secret.

Et à partir de là, ça met en confiance l’industriel en disant : « Effectivement, ces gens-là ont un savoir-faire, ces gens-là savent garder la confidentialité » et on peut travailler sans avoir de crainte que tout le monde soit mis au courant. Mais ça suppose de faire un choix. C’est-à-dire qu’on va faire un accord de secret avec un industriel. On ne peut pas faire un accord de secret avec l’industriel et tous ses concurrents. Il y a un choix à faire et ce choix, il faut l’assumer

L : Et donc là avec ce partenaire allemand, tu arrives à créer une machine différente qui est améliorée avec le temps et ça t’amène dans les années 2000.

J : Alors, la machine qu’on a inventée, effectivement, est très différente parce que les machines à faisceau d’ions classiques qui sont toujours vendues sur le marché, en fait, sont un microscope électronique sur lequel on a ajouté une colonne qui permet d’envoyer des ions. Donc, on se sert du microscope pour regarder l’échantillon et on se sert du faisceau de la colonne ionique pour graver l’échantillon. Donc ça veut dire, on combine les deux fonctions dans une machine. Cette technologie, pour moi, elle n’est pas la plus performante. Ça oblige à faire des compromissions. Soit on veut bien voir, soit on veut bien écrire, mais on ne peut pas bien écrire et bien voir et ainsi de suite. Donc il y a des choses à faire.

Et donc ce que l’on a postulé, ce que j’ai dit, c’est que je suis capable d’avoir une source d’ions qui est d’une stabilité sans égale. Je n’ai pas besoin de regarder où elle va taper parce que je peux calibrer l’endroit où elle va taper à quelques nanomètres près avec la précision de la plateforme de positionnement. C’est-à-dire qu’en fait, on lâche les ions à l’endroit où on veut qu’ils tombent. Et ça, on peut le prédire à l’avance et on n’a pas besoin de regarder où ils sont parce que c’est une perturbation. Et si on veut contrôler des faisceaux ou des bouffées de quelques dizaines d’ions, on ne peut absolument pas se permettre de les perturber.

S : Quand tu dis écriture, c’est où que tu programmes cette écriture ?

J : Alors l’écriture, elle est produite, par un logiciel équivalent à de la CAO. Il y a un ensemble de points qui sont définis dans l’espace et le logiciel transfère ces points dans l’espace en coordonnées en X, en Y pour défléchir le faisceau. C’est-à-dire que c’est comme les anciens écrans de télévision que vous n’avez peut-être pas connus, mais qui étaient ce qu’on appelait les télés analogiques avec les écrans au phosphore, où en fait, c’était un faisceau d’électrons qui était balayé ligne par ligne et éclairé plus ou moins pour donner l’image.

Eh bien en gros, le faisceau d’électrons, c’est la même chose qu’on fait. On balaye non pas ligne par ligne, mais on va balayer les points qui doivent être tiraillés. C’est-à-dire qu’on lâche sur un réseau de lignes verticales, on va lâcher le faisceau sur l’endroit pour qu’il écrive. C’est une ligne 1. Ensuite se déplacer pour écrire la ligne 2, la ligne 3 et ainsi de suite. Et ces lignes mises ensemble avec un ensemble de géométries peuvent être parfaitement reproductibles et reproduites à une très grande échelle.

S : Et ce logiciel CAO, c’est développé en interne ou c’est un logiciel lambda

J : Non, c’est un logiciel industriel. C’est-à-dire que c’est typiquement l’idée d’avoir été, dès le départ, comme je vous l’expliquais tout à l’heure, était voir WRIGHT, parce que WRIGHT faisait partie d’un partenaire que je trouvais intéressant et d’aller leur expliquer qu’on pouvait leur permettre eux-mêmes plus tard d’accéder à un nouveau marché avec une technologie qui était plus performante que ce qui existait. Et la technologie dont je vous parle, à partir du moment où on écrit en aveugle, c’est contrôlé par une machine. Il n’y a pas un opérateur humain parce que la machine double faisceau, ça a été inventé par mon premier patron, Pierre Sudrot. Lui avait, a été le premier à écrire avec un faisceau d’ions en regardant avec un microscope.

Mais ce problème-là, c’est que ça suppose qu’il y a un humain devant la machine. Alors que, un humain va pouvoir faire une série d’une dizaine de lignes, peut-être plusieurs matrices de lignes, un motif complexe. Mais si on lui demande de répéter ça mille fois ou dix mille fois, ainsi de suite, il ne le fera pas ou il ne le fera pas bien. Un ordinateur, c’est son job de refaire le même protocole, de le refaire et de façon pratiquement infinie, à condition que le générateur d’ions soit invariant, dans le temps et dans l’espace.

S : Chose que tu avais faite.

J : Chose que nous, on postulait. Et donc on a été capable de faire ça.

S : Et pour observer les résultats, ensuite, tu changes le microscope, j’imagine, puisque tu n’es plus aveugle et il faut observer.

J : Alors, l’échantillon, il sort de la machine. On essaye de conserver des conditions de propreté les plus absolues. Donc introduire un microscope, introduire des fonctions supplémentaires, ça peut être une source de contamination. Donc, en fait, on sort l’échantillon qui est gardé pratiquement sous un vide ultime et il va dans un microscope classique, il va chez l’utilisateur qui lui-même peut faire son processus de travail. Et c’est le résultat de son expérience qui lui dit : « C’est ce nombre d’ions qui marche le mieux pour notre application ». On part de l’expérience pour obtenir un résultat. Ce résultat, ensuite, il peut être modélisé, mais on est capable de le comprendre avec la théorie et surtout de le reproduire de façon extrêmement précise.

L : J’imagine que cette trouvaille que tu as faite, ça a attiré un petit peu le regard à l’international ou peut-être d’autres laboratoires qui sont venus te voir en te disant : « Mais c’est incroyable ce que tu fais là. Nous, on avait pensé à autre chose. Est-ce qu’on pourrait venir regarder un petit peu mieux ce que tu as créé ? »

J : Alors forcément, ça attire de l’intérêt, mais le principe du CNRS, c’est de générer de la connaissance. Donc en fait, générer de la connaissance, ça veut dire à un moment donné, aller dans des conférences. Parce que moi, ce qui m’a intéressé le plus, c’était d’aller rencontrer ma communauté, ma communauté des nanosciences. Donc il y a quelques conférences majeures au niveau mondial. Il y en a une en Europe et il y en a une aux États-Unis. Et le laboratoire, mes directeurs successifs, m’ont permis, de façon régulière, d’aller à ces conférences, alors qu’au départ, je n’ai pas été ingénieur tout de suite, on va dire.

Voilà, j’ai gravi les échelons, je n’étais pas en responsabilité dès le début. Mais bon, ma démarche, ils l’ont validée, ils m’ont permis d’aller dans ces conférences, de rencontrer des gens, de leur expliquer ce que je faisais et effectivement, après, d’être invité à présenter mes travaux.

Et je me souviens très bien que la première fois où j’ai présenté mes travaux, ce que je faisais, en fait, c’était comme si j’avais une soucoupe volante dans la salle et que j’atterrissais avec un costume en vert. Parce que ce qu’on faisait, c’était tellement avancé par rapport aux outils commerciaux, qu’immédiatement, les gens, à l’issue de ma présentation, m’ont donné leur carte, m’ont dit : « Il faut qu’on discute, il faut qu’on se voit », ainsi de suite. Et c’est ça aussi qui a permis de convaincre Wright, qu’on savait aussi présenter nos résultats.

S : Ça doit être des bons moments, ça. Tu vois, tu sors de scène et d’avoir une certaine énergie, qui émane.

J : C’est très plaisant. Ce qui n’est pas très plaisant, enfin, ça dépend des caractères, c’est tout ce qui vient avant. C’est-à-dire que quand on est quelqu’un d’inquiet, quand on est quelqu’un qui est un peu perfectionniste, qui veut vraiment préparer son travail, on ne va pas là-bas dans des conditions, toujours très sereines. On se pose plein de questions, on se dit : « Pourvu qu’on ne pose pas ça. » C’est vraiment une épreuve. Je n’y suis jamais allé en rigolant. Ça a toujours été pour moi une épreuve et un travail à faire. Et ce n’est pas du cinéma.

S : Toi, tu mets tout ton cœur dans tes recherches. C’est quoi qui est dur ?

J : Ce qui est dur, c’est quand on a choisi de travailler avec un industriel et que dans la salle où vous présentez vos résultats, il y a tous les industriels concurrents. 

S : Ah oui, ah oui. 

J : Ça, c’est très dur. Et surtout quand vous avez des gens qui sont, souvent avec une légitimité que leur donne leur âge ou leur donne leur fonction au niveau de l’organisation de la conférence, par exemple, et qui vous posent des questions embarrassantes, voire qui critiquent votre travail, il faut tenir en face, il faut tenir la barre.

S : Mais ils le font de manière méchante ?

J : Ce n’est pas toujours très sympa. Si vous voulez, j’ai une anecdote. Il y a quelques années, j’étais à une conférence aux États-Unis et je présentais mon travail et il y avait devant moi, on va dire, des représentants d’un fabricant japonais. Et à un moment donné, j’ai eu une question d’un scientifique de ce fabricant. Il me dit : « Mais ce que vous nous dites, ce n’est pas possible, personne ne sait faire ça ». Et j’ai été obligé de lui répondre : « Eh bien si pour vous, c’est peut-être impossible, mais moi, je fais ça tous les jours ».

L : Et là, tu disais justement, tu faisais face à des personnes à qui l’âge ou la fonction donnaient une légitimité, etc. Que toi, peut-être, tu ne l’avais peut-être pas autant à l’époque. Maintenant, au fur et à mesure de ta carrière, est-ce que tu sens que tu es plus à l’aise justement à ces conférences ?

J : C’est vrai qu’à partir du moment où il y a des équipes qui utilisent parce que la machine, que j’ai développée ensuite, a été licenciée et la technologie licenciée en Allemagne, à notre partenaire allemand avec qui on travaillait. Donc lui, il a vendu des machines, il en a vendu dans le monde. Il en a vendu à des entreprises très prestigieuses dont on n’a pas le droit de dire le nom, qui ont fait des choses très avancées avec. À partir de ce moment-là, la communauté est au courant. La communauté sait de quoi on parle, elle sait de quoi il retourne.

Ce que la communauté essaie de savoir, c’est quels sont les détails pour que ça marche aussi bien. Et ça, c’est des questions auxquelles on ne peut pas répondre. 

S : Que s’est-il passé après ce microscope innovant, à l’aveugle, de faisceau d’ions ?

J : Alors ça, c’est quelque chose qui ne s’est pas arrêté. C’est-à-dire c’est quelque chose qui continue toujours. C’est-à-dire que je travaille sur cet axe-là de façon constante. À partir de la fin des années 2000, il y a le MIT qui nous a sollicités pour qu’on l’aide à mettre au point une technologie qu’il proposait, c’est-à-dire d’utiliser des faisceaux d’ions, mais pas des faisceaux d’ions issus d’un métal, mais des faisceaux d’ions issus d’un sel fondu à température ambiante, ce qu’on appelle un liquide ionique, ce qui a été, on va dire, un des domaines de recherche un peu chauds de ces dernières années, puisque les liquides ioniques sont qualifiés souvent de solvants verts, de solvants qui sont « écologiques », car ils sont utilisés aussi dans tout ce qui est batteries haute capacité des véhicules électriques.

Donc, ce sont des assemblages de molécules qui sont très complexes, mais qui donnent le gros intérêt pour moi de générer des ions moléculaires, donc pas des ions avec un seul atome, mais des ions qui vont assembler plusieurs atomes et pouvoir libérer des fonctions. C’est-à-dire que lorsque cet assemblage moléculaire qui est propulsé, prenons exemple de l’oxygène, du carbone, de l’azote, quand cet ensemble va impacter une cible à 100 km/s ou 200 km/s, et bien en gros, les constituants élémentaires vont se séparer et vont réagir avec la surface.

Donc, ça donne pour moi ce qui va être le futur de la technologie FIB, c’est-à-dire localement une fonctionnalisation par des ions moléculaires, à volonté. C’est-à-dire que c’est modifier une surface en lui donnant une fonction. Et ça, pour moi, c’est ce qui va être la prochaine application des faisceaux d’ions au niveau international.

S : Alors, si j’ai bien compris, on a notre faisceau d’ions, des molécules qui sont rattachées comme l’oxygène, etc. Et ça, ça va quoi ? Ça va accroître l’intensité du faisceau ?

J : Ça donne surtout accès à des espèces qui sont impossibles à générer dans un FIB. C’est-à-dire qu’on peut avoir des ions carbone, on peut avoir des ions azote, on peut avoir des ions oxygène et on peut les choisir. On peut en choisir la composition, on peut en choisir la vitesse de transport et on peut choisir l’endroit où on va les faire tomber. Par exemple, il y a beaucoup d’applications qui, en nanosciences, font appel à ce qu’on appelle l’approche descendante.

On part d’un matériau massif et on vient localement le graver pour fabriquer des structures de plus en plus petites. Ça veut dire du gaspillage de matière. Ça veut dire que on va passer beaucoup de temps et on va dire, sacrifier, des parties importantes de la surface qui a été préparée, du cristal en général.

Alors que cette technologie-là peut permettre ce qu’on appelle l’approche ascendante, c’est-à-dire de partir d’ions ou de molécules qu’on va venir déposer sur un échantillon, du grafting, les attacher. Et ces molécules ou ces précurseurs, ces germes vont permettre de faire pousser soit des fils, soit des couches qui vont être localement dotées de propriétés, électroniques, optiques, biologiques, à façon.

Et ça, le FIB sait le faire. On peut dessiner non plus pour graver, pour enlever de la matière, mais on pourrait dessiner pour ajouter quelque chose sur une surface, sur une cible existante.

S : Et sur de l’applicatif, ça pourrait se traduire comment ?

J : L’application, que moi je vois, ce serait de l’écriture chimique. C’est-à-dire d’écrire sur une cible avec des fonctions chimiques, c’est-à-dire de déposer non pas des fonctions chimiques, uniformes Mais de les choisir. Alors, quand on discute avec des chimistes, ça les surprend toujours quand on leur dit que je suis capable de prendre un sel, fondu à température ambiante, d’extraire soit l’anion, soit le cation de ce liquide. Je choisis, en fonction de la polarité que je lui applique, ce que je veux en faire sortir.

Je le transporte hors équilibre dans le vide et je le dépose sur une surface hors équilibre. Pour un chimiste, c’est une révolution., Il n’y a pas d’équilibre de charge. Et ça, c’est complètement à la portée de la technologie que je porte. D’ailleurs, on travaille dessus en ce moment.

S : Alors moi, avec mon savoir physique très minimaliste, quand tu dis qu’il n y a pas de charge, c’est qu’on a plus cette notion de plus et de moins ?

J : C’est l’équilibre de charge, c’est-à-dire qu’il y a toujours l’assemblage entre des charges plus et des charges moins. C’est-à-dire que c’est équilibré. Alors que là, on ne prend que la partie plus ou la partie moins pour s’en servir.

S : Donc la pensée classique n’allait pas dans ce sens-là auparavant. Ce n’était pas possible de le faire.

J : Pour un chimiste qui est obligé de travailler sur la globalité, il ne peut pas le faire. Ça revient à dire que dans un verre d’eau, vous allez dissoudre du sel de cuisine. Ça veut dire que vous allez sortir soit le sodium, soit le chlore. Le chimiste va pouvoir à un moment donné, travailler sur des réactions pour mettre en évidence ou ségréguer le chlore ou l’azote, le piéger, mais en fait, il ne va pas pouvoir les sortir une par une. Puisque c’est un équilibre ionique.

L : Qu’est-ce que tu fais de toutes ces découvertes et comment tu arrives à créer de l’applicatif dans le domaine spatial ?

J : Alors, ce n’était pas ça qu’on voulait faire. C’est au départ, il faut rester honnête et clair là, sur le sujet.

Donc en fait, à un moment donné, quand mon ami Paolo Lozano du MIT, avec qui je suis devenu très proche, m’a proposé de travailler sur ce sujet, moi, j’ai tout de suite vu des ions exotiques en me disant : « Waouh ! Ça va permettre de faire du sur-mesure. Telle application, on va pouvoir lui envoyer tel type d’ion. Donc, on va pouvoir faire du sur-mesure ». Et donc c’est ça que j’ai vu. Donc on a développé ces technologies-là, on a montré qu’on était capable de faire de l’écriture avec.

Ça reste quelque chose de lourd, mais on a été les seuls à le faire. Et d’avoir travaillé avec le MIT, ça a apporté énormément de visibilité sur nos travaux, énormément. Et cette visibilité a fini par attirer l’intérêt du Centre national d’études spatiales en France, qui a réalisé qu’au CNRS, on faisait des sources d’ions que par ailleurs, le MIT utilisait pour faire des propulseurs spatiaux.

Et donc, j’ai été invité à travailler pour le CNES, ce à quoi on a répondu favorablement, parce que la recherche, en particulier en France, est souvent à la recherche de budgets pour fonctionner. Et donc à partir de là, on a lancé un projet et ce projet nous a amenés sur la propulsion spatiale

S : En partant de cette technologie, tu avais pu travailler avec MIT ?

J : Alors, en partant des principes physiques. La technologie, pour moi, c’est comment ces principes physiques sont développés dans un instrument. Et ça a été une deuxième étape. L’étape que j’ai proposée au CNES, c’était encore une fois une idée folle, c’est de partir d’un système qui n’émettait pas à partir de pointe, mais à partir d’une surface.

Et donc cet émetteur surfacique permettait d’avoir des densités de courant, des flux beaucoup plus importants que ce que faisait le MIT. Et donc ça a été un brevet, un premier brevet du CNRS. Il y en a eu deux autres qui ont suivi derrière, parce que ça fonctionne, ça fonctionne très bien.

Et cette technologie-là a été ensuite, encore une fois, parce qu’il est important de connaître le marché, de connaître l’intérêt de ce qu’on développe avant de se figurer que ça peut être intéressant, que tout le monde va se l’arracher et que ça va servir à quelque chose hors le laboratoire, c’était d’aller voir Airbus, donc avec un accord de secret, en leur disant : « Nous travaillons sur cette technologie-là. Est-ce que ça vous intéresse ? » Alors, ils nous ont répondu : « Oui, ça nous intéresse, mais avec telle, telle, telle caractéristique. » Et donc on est revenu avec ces caractéristiques en disant : « Est-ce qu’on peut les tenir ou pas ? » Et ça a obligé à faire des calculs, mais on a réussi à se mettre d’accord sur ces caractéristiques.

On a fabriqué avec le RAID, leur soutien financier, leur soutien technologique, un démonstrateur. Ce démonstrateur a été emmené sur leur base de test en Allemagne, à Friedrichshafen. Et il a donné des performances qu’aucune technologie de ce type n’atteignait. Et donc, à partir de là, l’intérêt industriel étant démontré, il a fallu trouver une interface industrielle entre un laboratoire de recherche qui est le C2N et le monde extérieur, le monde industriel.

Et c’est là qu’on a décidé et que j’ai décidé de m’allier avec une start-up studio, Technofounders, pour créer ION-X, qui est donc la structure qui produit et qui a la licence exclusive des brevets CNRS sur les propulseurs spatiaux planaires à base de surface et qui les met sur le marché.

S : Tu es dans quel état d’esprit quand tu pars avec ton équipe en Allemagne pour faire ces tests ? Tu es serein ou tu te dis : « Oh là là, il ne faut pas qu’il pleuve » ?

J : On ne peut jamais être serein. C’est marcher sur le fil du rasoir. La loi de Murphy ; si quelque chose peut tourner mal, ça va tourner mal. Donc, il faut vraiment avoir préparé bien à l’avance ce qu’on va mettre en place, le scénario, les outils, le déroulé. Le scénario est super important. Mais donc, à partir de là, on a aussi en face de nous des gens qui comprennent que c’est un prototype, que ce n’est pas quelque chose de vendable en l’état et que c’est une preuve de concept.

C’est que cette preuve de concept, on va la soumettre au baptême du feu dans un environnement qui n’est pas le nôtre, avec des gens qui ne sont pas forcément de l’équipe. C’est un challenge. Ça, c’est un vrai challenge. Faire une démonstration, c’est aller explorer une zone qu’on a déjà faite avant. On ne fait pas une démonstration sur quelque chose qui est en dehors de la zone de confort.

L : Tout à l’heure, tu nous disais que le CNRS avait des brevets qu’il pouvait ensuite mettre à disposition à des industriels. Combien as-tu déposé de brevets dans toute ta carrière ?

J : Dans ma carrière, je dois être aux alentours d’une vingtaine. Une vingtaine de brevets qui ont tous été étendus au niveau international. Et sur le dernier projet sur lequel j’ai travaillé, qui fait partie de ce que le CNRS appelle une prématuration, c’est-à-dire c’est un financement pour faire mûrir une idée qui est encore très embryonnaire dans le laboratoire pour l’amener à l’extérieur.

C’est un projet qu’on a porté sur un projet qui s’appelle H-FIRE, qui est un propulseur encore plus puissant, qui sera la prochaine génération de propulseurs, qu’on appelle électrohydrodynamiques. Mais cette technologie, actuellement, elle est dans les mains de CNRS Innovation, qui la protège avec un nouveau jeu de brevets et qui décidera de son sort en fonction des contacts avec les industriels que CNRS Innovation connaît très bien et que la visibilité de nos travaux lui a déjà amenés.

S : Tu es maintenant cofondateur d’IonX. Est-ce que tu as encore les mains dans le cambouis ?

J :  Oui, oui. Ça fait partie de ce que sont mes compétences. Ça fait partie de ce que j’aime faire. Pour moi, ça fait partie de mon travail, de justement cerner les limites. Et les limites ne sont pas derrière un clavier. Elles peuvent être derrière le clavier, mais elles sont aussi surtout, sur l’expérience, sur le déroulé, les symptômes précurseurs de quelque chose qui va aller dans le bon sens ou qui va dériver dans le côté catastrophique. Ça, ça fait partie de quelque chose que je trouve passionnant.

L : Est-ce qu’on pourrait revenir un petit peu en arrière et revenir sur ton parcours ? Comment tu deviens chercheur, ingénieur chercheur au CNRS ?

J : Alors moi, je suis un ingénieur de recherche. Moi, j’ai été recruté au CNRS comme technicien. J’ai travaillé sur le soft, le pilotage des faisceaux d’ions. C’est ce qui m’avait été demandé. Et au bout de quelques mois, quelques années, je me suis rendu compte que les sources d’ions, je pouvais les fiabiliser et c’est ce que j’ai commencé à faire en les rendant plus performantes.

Et après, j’ai ressenti le besoin de comprendre la physique que je mettais en œuvre parce que j’étais titulaire de ce qu’on appelait un DUT et une année supplémentaire sur la microinformatique. Donc, j’ai été recruté parce que j’étais un, j’étais un très bon microinformaticien.

Mais, donc, je me suis inscrit au Conservatoire des arts et métiers en spécialité, physique-électronique. J’y ai successivement eu mon diplôme d’ingénieur au conservatoire, en cours du soir en physique-électronique. J’ai passé un DEA et mon professeur responsable superviseur, monsieur Biseray, qui est maintenant à la retraite, m’a convaincu d’aller jusqu’à la thèse. Donc je suis docteur en physique. Ça m’a permis de bien comprendre parce que l’enseignement que délivre le conservatoire est très exigeant, de très haut niveau et ça suppose d’avoir des gens très motivés qui acceptent de prendre sur leur temps personnel, de consacrer beaucoup d’heures. Et ça, ça demande une certaine ténacité. Je peux être défini comme quelqu’un de tenace. Voilà.

L : Parce que du coup, tu faisais vraiment tout, tout ce parcours-là qui a duré plusieurs années, tu l’as fait en cours du soir en plus de ton travail ? 

J : C’est ça. 

L : Waouh !

S : C’est fou ça parce que tu as mis en pratique quelque chose que tu ne comprenais pas, en fait, que tu as étudié toi-même en fait, non ?

J : Au début, c’était très empirique parce qu’on m’avait…., on m’a expliqué, mais j’ai eu la chance de travailler avec quelqu’un qui était un très bon prof, qui était un professeur de l’université d’Orsay, qui avait, on va dire, beaucoup de pédagogie. Et effectivement, il m’a expliqué beaucoup de choses parce que j’étais demandeur, j’aspirais tout ce qu’on m’expliquait. Mais à partir d’un certain point, il a fallu que je retourne aux équations, il a fallu que je retourne dans la physique, dans les bouquins. Je ne pouvais plus simplement me faire expliquer, on va dire, avec les mains.

Il fallait comprendre les équations. Et mon travail à moi, c’est vraiment de ne pas écrire des équations partout dans le tableau, mais de savoir quels sont les principes qui gouvernent ce que je fais et de pouvoir à un moment donné toujours avoir ces limites qui sont des limites de la physique, de la technologie.

S : On sent cette soif d’apprendre, tout au long de ce parcours. Est-ce qu’il y a eu des moments dans ta carrière où tu t’es essoufflé ? Tu t’es peut-être dit : « Bon, il y a peut-être autre chose à faire » ou est-ce que tu as toujours su que t’étais sur le bon chemin ?

J : On ne peut pas dire qu’on est toujours sur le bon chemin. On a des doutes. On peut avoir des doutes, on peut avoir des questions, d’échec ou de choses qui ne vont pas dans la direction, à la vitesse à laquelle on veut. Mais non, j’ai toujours été très persuadé que ce que je faisais était sujet à des difficultés, mais que les difficultés, en les analysant, on pouvait les résoudre, les traiter et les améliorer. C’est quelque chose qui tourne au passionnel. C’est le problème de mon métier, c’est que ce n’est pas uniquement un métier, c’est aussi très proche d’une passion. 

S : Et du coup, forcément, ça s’infiltre dans ta vie personnelle. Tu ne peux pas sortir du bureau et penser à autre chose. J’imagine que ça t’anime.

J : Non, ça a été un problème pour moi dans mes relations. J’aime bien l’anecdote de ma fille. Quand elle était toute petite, elle voyait son père un peu s’abstraire des discussions familiales autour de la table et du repas du soir. Et elle disait à sa maman : « Maman, je crois que papa, il n’est plus avec nous ».  Ça fait des choses que je souhaite à tout le monde. C’est vrai qu’un travail sur lequel on peut ajouter une dimension passionnelle, c’est quelque chose que je souhaite à beaucoup de gens. Trop de gens justement s’ennuient dans leur travail et ça n’a jamais été mon cas.

S : Alors, comment tu es tombé dans la physique ? C’était prédestiné que tu fasses cette carrière-là ou hasard total ?

J : Alors moi, je suis quelqu’un toujours très intéressé par ce qui est technologie. Si vous voulez, j’ai, j’ai commencé à travailler, pour gagner un peu de sous pendant les vacances. J’ai passé un CAP d’électricien, j’ai été formé par des maîtres ouvriers pour, on va dire, avoir un peu d’argent de poche, quoi. Mes parents m’avaient incité à faire ça. Et ces connaissances-là, l’apprentissage auprès de professeurs, de maîtres de stage, de maîtres ouvriers, c’est très, très prenant. Et ça, moi, j’essayais de comprendre ce qu’on m’expliquait, de le remettre en œuvre. Et j’ai un caractère assez rigoureux, c’est-à-dire que j’essaie de bien intégrer tout ce qu’on m’explique. Et je vous dis, depuis un CAP d’électricien, alors que j’avais 15, 16 ans

S : Ah, c’est fou. Et quelle chance en fait d’avoir tout de suite commencé dans quelque chose qui te plaisait.

J : Oui. Ça, c’est un autre sujet si vous voulez. Moi, je suis originaire d’une province reculée qu’on appelle les Ardennes Donc, j’étais très heureux dans mes Ardennes natales. Simplement, quand j’ai commencé à travailler, je me suis retrouvé sur le marché du travail. La région où j’habitais avait déjà dans les années 80 le taux de chômage le plus haut de France. Donc, j’ai compris que ça serait compliqué de trouver un travail qui soit…

L : Pertinent et en lien avec ce que tu faisais. 

J : Pertinent et qui corresponde à ce que je voulais faire. Donc en fait, j’ai fait mon DUT. Après mon DUT, j’ai fait une spécialisation en microinformatique, comme je vous le disais tout à l’heure. Et à partir de là, je suis allé chercher du boulot et en fait, le boulot, je l’ai trouvé en région parisienne. J’avais été contacté par plusieurs entreprises, cinq, si mes souvenirs sont exacts. Et c’est le CNRS qui a répondu le plus vite.

S : Attends, ton premier employeur, c’est le CNRS ?

J : Ouais. À l’époque, je vous dis, on parle de 1984. Et en 1984, les premiers microprocesseurs arrivaient sur le marché. C’était l’époque des premiers Apple IIe. Je savais les programmer, je savais les mettre en œuvre. Et je sortais d’école avec un savoir-faire qui était très demandé par pas mal d’entreprises, aussi bien pour du contrôle que du pilotage. Et donc, la directrice du laboratoire CNRS m’avait reçu et m’avait…

En fait, j’étais revenu chez moi et deux jours après, j’avais une proposition d’embauche. Et mon calcul, ça a été de dire : « Je vais aller travailler en région parisienne trois ans, quatre ans. Je vais me faire un beau CV et avec ce beau CV, je retournerai dans mes Ardennes natales. » Ce que je n’avais pas prévu, le manque de bol, c’est que le travail m’a plu à ce point. Mais ce n’était pas le plan de départ.

S : Tu es resté au moins trente ans.

J : Ah oui, on peut parler de quarante maintenant. Je vais arrêter, au mois d’août, mais j’aurai toujours des contacts avec ION-X que j’ai créé, donc pour lequel je suis scientist conseil. Et, je suis sollicité par beaucoup d’entités, de structures et d’industriels. Et je devrais faire mon choix, mais bon, voilà. Je veux aussi prendre du temps pour moi. Je n’ai jamais fait semblant de travailler quand j’étais en activité. Je ne ferai pas semblant de me reposer en étant en retraite.

S : Tu as bien raison, mais on peut imaginer, ça ne doit pas être si simple de décrocher d’une carrière passion.

J : Vous me reposerez la question dans quelques années si on est encore là, mais je n’en sais rien. Je veux simplement maintenant pouvoir, avoir … c’est dévorant la passion. Ça dévore beaucoup de choses. Ça prend beaucoup de place. Je ne veux pas que ça me laisse des scrupules ou des regrets de ne pas avoir eu assez de temps pour faire ci ou pour faire ça, en particulier en ce qui concerne ma famille. Donc à partir de là, quelqu’un de passionné peut se passionner pour beaucoup de choses Et j’ai des choses qui me passionnent et je verrai comment ça se passe, mais je ne suis pas inquiet.

L : J’aimerais revenir quand même sur quelque chose, en tout début, j’ai brièvement évoqué que tu avais reçu la médaille de l’innovation du CNRS. Donc, c’est une distinction très très prestigieuse au CNRS pour ceux qui ne connaissent pas. Qu’as-tu ressenti quand tu l’as reçue ? Est-ce que c’était l’accomplissement de quelque chose ou justement le début de nouveaux défis ?

J : Cette médaille de l’innovation, je l’ai reçue pour un groupe qui a travaillé pour un sujet, pour, on va dire, un laboratoire. Je travaille avec mon équipe, je travaille avec des ingénieurs sur des contrats, beaucoup de contrats actuels, qui ont progressé, qui ont appris des choses avec moi et je suis très content de les voir ensuite poursuivre leurs activités.

Je l’ai reçu donc au nom de ces gens-là. Je l’ai reçu au nom des gens qui m’ont fait confiance, la direction du laboratoire, la direction de CNRS Innovation qui m’a financé, qui m’a permis de développer et d’acheter de l’équipement. Tout le monde n’a pas autant de matériel, n’a pas réussi à mettre au point des machines aussi performantes, des démonstrateurs, aussi sophistiqués. On fait des choses, on fait de la recherche appliquée. La recherche appliquée, c’est vraiment d’arriver avec un dispositif qui soit fonctionnel, qui soit, on va dire, précurseur de ce à quoi pourra ressembler le produit final.

Et ça, c’est quelque chose que j’aime bien. J’aime bien finir cette étape. Et cette médaille de l’innovation, pour moi, ça a été la reconnaissance d’une certaine façon de travailler, d’échanger, d’enseigner à ses équipes et de retourner au CNRS, la preuve que la confiance qu’ils m’ont accordée était méritée.

S : J’ai une question de Delphine, ma belle-sœur, qui est dans l’aérospatiale, qui était très excitée à l’idée que je te rencontre aujourd’hui.

J : Ah bon ? 

S : Et elle m’a demandé : « Quelle est aujourd’hui l’inconnue scientifique ou technologique qui reste la plus difficile à lever ? »

J : Dans le domaine de la propulsion spatiale ? 

S : Oui.

J : Le challenge actuel le plus important pour tout ce qui est propulsion spatiale, c’est le média qui va être utilisé pour produire le jet d’atomes ionisés. Ce jet d’atomes ionisés, en quelque sorte, il y a deux technologies principales. Il y a les technologies plasmiques, donc un plasma de gaz ionisé. Donc on prend un gaz lourd, on l’ionise et on l’éjecte à très grande vitesse. Ce gaz ionisé, c’est un gaz rare, c’est du xénon. Ce xénon, c’est un gaz qui est très peu abondant sur Terre, qui est compliqué à aller chercher. Il faut aller le chercher dans des mines très profondes. Il est très cher et il est rarifié du fait de la guerre en Ukraine parce que l’Ukraine était le principal fournisseur. Donc tout ce qui est actuellement envisagé pour l’exploration spatiale relève pratiquement exclusivement de cette technologie-là. 

Notre approche à nous, c’est de dire : « on a une technologie qui est plus abordable, qui va utiliser un sel, donc un système ionique, un liquide ionique qui va être fondu à température ambiante, qui peut donner plus d’efficacité propulsive que le système plasma, donc qui sera moins cher et plus abondant sur Terre ».

La question, c’est : est-ce que nous avons assez de xénon sur Terre pour tout ce qui est prévu comme missions spatiales et ainsi de suite ou est-ce qu’il faut se concentrer sur des technologies plus pérennes avec des propulseurs tels que les développe IonX et puis d’autres, d’autres sociétés, autour de carburants qui ne sont pas le xénon.

S : Mais du coup, la guerre en Ukraine a toute son importance sur le succès de IonX ?

 J : Oui, la guerre en Ukraine, elle a bouleversé beaucoup de choses. Il y avait, avant la guerre en Ukraine, un des principaux fournisseurs de moteurs, au niveau international. C’était une société russe. Donc, tout le monde occidental, depuis les événements en Ukraine, a arrêté d’acheter ses propulseurs parce que c’était les mieux placés. Il y a beaucoup de la technologie spatiale russe [qui] était très avancée. Et en plus de ça, c’était fait sur les prix du xénon qui était très bon marché avant et qui est devenu horriblement cher.

Et donc, ce qui oblige les agences spatiales, on va dire, du monde occidental à essayer de trouver d’autres candidats pour remplacer le xénon. Des carburants alternatifs. Et la chance pour IonX, c’est justement d’arriver à un moment donné où elle produit un moteur qu’elle essaie de rendre pertinent pour des applications. Donc ces applications, c’est la propulsion de petits satellites, de tout petits objets. Et donc, il y aura une montée en gamme de cette technologie-là pour propulser, plus exactement, des objets plus gros

S : Jacques, est-ce que dans ta carrière, tu as déjà fait une bourde ?

J : Oh oui, j’en fais plusieurs fois par jour.

L & S : Par jour ? 

S : Est-ce que tu en as une mémorable à nous partager ?

J : Le principe d’une bourde pour moi et d’une erreur, c’est juste ce qui est rattrapable. Mais effectivement, passer du temps à fabriquer une pointe ultra fine qui va être un générateur d’ions, donc une pointe qui un matériau qu’on appelle du tungstène, l’affiner, il y a plusieurs heures de travail. Avoir un problème de fixation sur un manipulateur et la voir tomber,  …

S : Ton cœur s’arrête.

J : Non, ça ne s’arrête pas. C’est simplement de dire : ça arrive, il faut être tolérant avec ces choses-là. C’est-à-dire, ce n’est pas la fin du monde, c’est quelque chose qu’il ne faut pas reproduire. Il faut aussi être capable, on va dire, de passer au-dessus de tout ça, de rester motivé, de garder la motivation. C’est ce que j’appelle la ténacité. C’est-à-dire qu’à un moment donné, il peut y avoir des périodes difficiles, il faut savoir les passer, il faut comprendre pourquoi elles sont difficiles, quelles sont les raisons, pourquoi le manipulateur a décroché la source.

Ce n’est pas, on va dire, un « habbat karma » ou une influence tellurique quelconque. C’est peut-être aussi qu’il y a quelque chose qui est usé, quelque chose qui doit être remplacé, quelque chose qui doit être vérifié, en tout cas.

S : Jacques, si tu pouvais découvrir n’importe quel métier dans un prochain épisode de PodTaf, quel métier ce serait ?

J : Les gens comme vous qui font des interviews.

L & S :Ooooh !

L : On admire souvent les fusées qui décollent ou les satellites qui fonctionnent. Mais aujourd’hui, on a découvert qu’avant tout cela, il y a des ingénieurs et des chercheurs qui passent des années à rendre ces exploits possibles. Finalement, les plus grands voyages commencent dans un laboratoire et notre curiosité, elle, vient de gagner quelques kilomètres d’altitude.

S : Merci beaucoup Jacques. Franchement, c’était fascinant. C’était trop bien. 

J : Merci à vous deux.