Hors-série C2N
Post-doctorante Matériaux 2D
Maëlle Kapfer

Maëlle Kapfer, physicienne expérimentale et nouvelle chargée de recherche au CNRS, nous ouvre les portes du monde fascinant des matériaux 2D. Du graphène aux matériaux semi-conducteurs, elle explique comment manipuler des couches d’atomes et explorer leurs propriétés à des températures extrêmes.

Elle raconte son parcours, de Grenoble à Columbia, puis au C2N, et les coulisses d’un concours particulièrement sélectif pour rejoindre le CNRS. Elle partage aussi les réalités du métier de chercheuse, la place des femmes dans la recherche et l’importance de transmettre ce que l’on apprend.


LAURA (L) : Aujourd’hui, nous poursuivons notre immersion au cœur du C2N. Notre invitée s’appelle Maëlle Kapfer. Elle est post-doctorante et vient tout juste de franchir une étape importante dans sa carrière en réussissant le concours de chargée de recherche au CNRS.

Chaque jour, elle travaille sur des matériaux si fins qu’ils défient notre imagination, avec l’ambition de mieux comprendre les composants électroniques de demain. Un univers fascinant que nous allons essayer de rendre accessible à tous. Bonjour Maëlle.

Maëlle (M) : Bonjour. 

S : Bonjour Maëlle, bienvenue sur PodTaf. 

M : Merci. Bienvenue au C2N. 

L : Merci.

S : Alors Maëlle, déjà, quel est ton métier ?

M : Mon métier, c’est de faire de la physique expérimentale. Donc, je le fais aussi bien dans le labo, sur mon ordinateur, en salle blanche. Et c’est surtout de préparer des échantillons et de les mesurer ensuite.

S : Que mets-tu dans ces échantillons et comment fais-tu ?

M : Donc ces échantillons, ils sont à base de ce qu’on appelle des matériaux 2D. Donc c’est des matériaux qui sont très très fins, parfois juste une épaisseur d’un atome, comme le graphène, par exemple, vous avez sûrement entendu parler. Et donc on va les préparer en faisant des différents sandwichs de matériaux 2D, en les assemblant avec différents ingrédients, donc du graphène, d’autres qui vont être des semi-conducteurs, donc on appelle les TMD. Et on va ensuite en salle blanche pour pouvoir poser des contacts électroniques et donc pour pouvoir vraiment mesurer la résistance électronique de ces échantillons à très basse température.

L : Est-ce qu’on peut revenir sur des définitions ? Qu’est-ce qu’un graphène ? Après, tu nous as parlé de composants 2D et tu nous as dit que tu allais en salle blanche.

M : Oui. 

L : Pour quoi faire ?

M : Donc le graphène, c’est le matériau le plus fin qui existe. Donc ça va être seulement un matériau d’une épaisseur d’un atome de carbone. On ne le voit pas en épaisseur, mais on peut le voir en surface, puisqu’on va pouvoir prendre le graphite, donc qui est vraiment exactement ce qu’on a dans une pointe de mine de carbone. On prend du scotch, qui est vraiment le scotch qu’on peut trouver, en supermarché, donc le 3M et ensuite, on va pouvoir mettre le graphite sur du scotch, plier le scotch, déplier le scotch plusieurs fois pour pouvoir faire ce qu’on appelle une exfoliation. Donc enlever les couches de graphène, pas une par une, mais plusieurs à la fois, jusqu’à obtenir vraiment cette monocouche, donc une couche d’atomes de carbone. Carbone, qu’on va ensuite pouvoir transférer sur du silicium pour que ce soit plus facile à manipuler plutôt que du scotch. Et là, on va pouvoir voir le graphène avec une différence de couleur entre le silicium et le graphène.

S : Alors c’est tellement petit, tu ne prends pas une pince à épiler pour prendre ton atome de graphène ?

M : Non. On va utiliser des polymères qui vont avoir une certaine adhésion avec le graphène. Donc par exemple, ça va être quelque chose d’assez similaire au film alimentaire qu’on a. Donc le film alimentaire, c’est du PVC et quand on le chauffe, il va avoir une adhésion un peu plus importante avec le graphène que le graphène avec le silicium, donc qui est ce matériau sur lequel on l’a déposé avant. On fabrique une espèce de tampon avec les différents polymères qu’on va utiliser. On chauffe le substrat sur lequel il y a le graphène, donc le silicium sur lequel on a déposé le graphène. On vient mettre notre tampon en contact et en chauffant, donc, l’adhésion entre le polymère va être plus importante. Et donc, quand on soulève le tampon, on va avoir le graphène sur le tampon et non plus sur le substrat. Donc, on va pouvoir répéter cette opération avec différents matériaux 2D et avoir différentes combinaisons de matériaux.

S : Et si on termine la chaîne, du coup, maintenant, je me retrouve avec mon atome de graphène sur mon polymère ?

M : Mh, mh. 

S : Je me balade dans le laboratoire et je fais quoi ?

M : Alors, on va encore une fois le redéposer sur un substrat en silicium parce que le polymère n’est pas très pratique à manipuler. Ça se déforme un peu dans tous les sens et une fois qu’on l’a déposé sur notre substrat, on va aller en salles blanches, donc qui vont être les salles propres qu’on imagine pour fabriquer tout ce qui va être les puces électroniques…

L : C’est comme une chambre stérile, en fait ?

M : Alors ce n’est pas stérile, c’est une chambre où il y a vraiment un flux d’air contrôlé. Donc on a vraiment de l’air qui va aller du haut en bas. Comme ça, toutes les poussières vont aller sur le sol de la salle blanche. C’est pour ça qu’il faut nettoyer le sol des salles blanches en permanence. Donc en fait, le but, c’est vraiment d’avoir un flux laminaire d’air, de nous, amener le moins possible de contamination de l’extérieur. Donc c’est pour ça aussi qu’on va avoir des combinaisons complètes, donc que ce soit les bottes, les gants, la combinaison qui nous recouvre le visage, pour pouvoir avoir le moins de contamination.

Et en plus, on a des techniques pour nous, le protéger du monde extérieur. Donc justement, en faisant ces sandwichs de différents matériaux, on va pouvoir le sandwicher entre deux couches qui, pour le coup, ne réagissent pas du tout avec l’extérieur et le protègent complètement de l’extérieur. Donc on va prendre un isolant, qu’on appelle le nitrure de bore, qui nous permet d’isoler le graphène complètement du monde extérieur.

S : Une fois que t’as ton échantillon, tu le places sous ton microscope et qu’est-ce que tu fais ?

M : Alors une fois que l’échantillon est fini, donc on a pu faire de la gravure pour pouvoir lui donner la forme qu’on voulait, déposer des contacts métalliques. On va mesurer la résistance électronique de cet échantillon. Donc on va appliquer un courant sur l’échantillon et mesurer la tension, ce qui nous permet d’accéder directement à la résistance. On va la mesurer à la fois à température ambiante, donc actuellement vingt degrés généralement. Ça nous permet de caractériser un peu les propriétés de l’échantillon. Et puis ensuite, on va le mesurer à froid, donc dans un cryostat qui nous permet de descendre entre, pour certains, un virgule cinq kelvin, qui est déjà plus froid que dans l’espace.

S : C’est quoi le kelvin ?

M : Donc le degré kelvin, c’est une échelle qui n’est pas comme les Fahrenheit où plus un, ça ne fait pas plus un degré Celsius. En kelvin, plus un degré kelvin, c’est plus un degré Celsius. Par contre, le zéro est déplacé. Donc le zéro degré kelvin, c’est ce qu’on appelle le zéro absolu. Donc moins deux cent soixante-treize virgule quinze degrés, je crois. Donc c’est très très froid. C’est le zéro absolu. On ne peut pas descendre en dessous de cette température. Donc les degrés kelvin, en fait, ne sont jamais négatifs.

S : Et est-ce qu’entre chercheurs, quand vous parlez de la pluie et du beau temps, vous parlez en Kelvin ?

M : Alors non, quand on parle de la température pour dire qu’il fait vraiment trop chaud, comme la semaine dernière, on dit « trente, trente-cinq ».

S : [rires]

M : Mais quand on parle de science, si on dit « degrés » généralement, on comprend que c’est Kelvin. 

S : OK, d’accord. Donc, on teste la résistance…

M : Ouais 

S : …suite au courant qu’on va injecter. On injecte ? 

M : Oui, on injecte le courant et on mesure la résistance en fonction de certains autres paramètres externes. Alors nous, le paramètre qu’on va regarder, ça va être la densité d’électrons, donc le nombre d’électrons par surface, qu’on peut modifier en fait à l’aide d’une grille, donc un métal qui est placé en dessous de notre graphène. Et en appliquant une tension, on va pouvoir, de manière capacitive, charger notre graphène, donc ajouter plus ou retirer des électrons. Et donc la résistance varie énormément, en tout cas dans le graphène, en fonction de cette densité de porteurs de charges.

S : Et alors, quel intérêt de faire tout ça ?

M : Alors, l’intérêt, c’est que ça nous permet de sonder un peu les propriétés fondamentales du graphène, puisque donc la résistance va être énormément reliée à ces propriétés fondamentales. Et surtout, ça va nous dire ce qui nous intéresse, nous, ça va être les angles en fonction des matériaux. Donc, on a un matériau 2D et, si par exemple, on prend le graphène, on prend un graphène, on met un autre graphène par-dessus, on peut théoriquement le mettre à n’importe quel angle.

Comme on manipule un peu, donc, avec ce polymère qu’on peut chauffer, ces matériaux 2D indépendamment les uns des autres, on peut prendre un graphène, le déposer sur notre silicium et puis prendre un deuxième graphène et puis tourner ce deuxième graphène, le déposer dessus. Donc là, on va avoir un angle, entre ces deux graphènes et ça va permettre de changer complètement les propriétés du matériau parent, donc du graphène. Donc le graphène qui est en gros un mauvais conducteur, peut devenir un supraconducteur, si on a deux feuillets de graphène twistés à un degré, par exemple.

S : Et ce twist entre deux couches, ça s’appelle comment ? Alors, il y a un terme technique ?

M : Alors les effets qui sont observés, donc on va appeler ça un effet de moiré. Historiquement, ça vient des tissus. Donc quand on a par exemple un tissu qui est de la soie, généralement, qu’on le fait bouger un peu, on va voir des motifs apparaître avec une certaine périodicité qui vont dépendre en fait du tissage du tissu. 

L : Mais ça veut dire que tu peux avoir des milliards à l’infini d’angles et d’échantillons que tu vas créer ?

M : Alors dans ce qui a été mesuré, au-delà de 2, 3 degrés de twist, on retrouve en fait du graphène, bilayer, auquel on est habitué. Et donc entre ce zéro et ce trois degrés-là, oui, il y a beaucoup d’échantillons qu’on pourrait faire. Il y a la recherche qui est faite au niveau des qubits, donc des bits quantiques. Je ne m’y connais pas énormément, mais… 

S : Plus que nous. [Rires]

M : L’impression en tout cas que j’ai de l’extérieur, c’est qu’il y a énormément de questions qui ont été résolues et que maintenant, ils ont un très bon contrôle sur les matériaux qu’ils utilisent ou les formes d’échantillons qu’ils ont. Et donc le but, c’est vraiment d’aller vers quelque chose qui va être très performant.

On n’est pas là encore dans les matériaux 2D. On connaît les techniques, mais les techniques qu’on a ne nous permettent pas, à l’heure actuelle, d’avoir quelque chose qui est reproductible 100 % du temps.

L : Tu dis que tu travailles des matériaux bidimensionnels. 

M : Mmm-hmm. 

L : Mais j’ai du mal à visualiser parce que tu parles d’un sandwich que tu empiles. Donc en fait, pour moi, c’est du 3D.

M : Alors, je parle de 2D parce que en fait, toute la physique qu’on explore se passe dans le graphène, généralement. Donc le sandwich en lui-même, c’est quelque chose qui nous permet, à la fois de protéger l’échantillon du monde extérieur avec donc ce nitrure de bore qui va nous permettre d’encapsuler le graphène. Ensuite, on va pouvoir mettre nos grilles métalliques, donc qui est du graphite, donc qui est en fait beaucoup de couches de graphène, de part et d’autre pour nous permettre à la fois de changer donc cette densité de porteurs de charges, mais aussi d’appliquer un champ électrique perpendiculaire au graphène. Mais les mesures qu’on va faire, donc là où les contacts électriques sont, c’est seulement sur le graphène. Donc le courant, on le passe seulement dans le graphène et la tension, on la mesure seulement dans le graphène.

S : Et quelle est l’application la plus probable des trouvailles, des recherches sur lesquelles tu travailles ?

M : Alors actuellement, l’application, il n’y en a pas. On n’est pas là du tout. Les applications qui sont recherchées ou les différentes voies sur lesquelles on peut avoir au niveau de ce qu’on appelle la topologie. Donc la topologie, en fait, ça va être,  , un Quelque chose qu’on mesure dans un échantillon et qui ne va pas dépendre de l’échantillon pour le coup. 12.08.

Donc j’ai beaucoup parlé de variabilité de l’échantillon, du fait que ce qu’on mesure dépend de l’échantillon, mais quand on mesure cette propriété qu’on mesure, si on est capable de le reproduire, et la valeur de la résistance qu’on va mesurer ne va pas dépendre de l’échantillon. Et donc ça, ça nous permet d’avoir…. Après si on se dit : « Là, ça ne dépend pas de l’échantillon », on peut se dire qu’on va pouvoir aller vers de la cryptographie quantique puisqu’on a une valeur qui ne dépend pas de l’échantillon. Là, pareil, je n’y connais rien du tout donc…  

L : Non, mais tu imagines en tout cas que ça pourrait servir peut-être à ça. 

S : Pourquoi ? Parce que ça peut transmettre de l’information ? c’est ça ?

M : Ou surtout une information qui ne va pas dépendre de là où on la mesure. 

S : Mh. 

L : Et surtout en fait, c’est aussi parce que c’est des matériaux qui sont encore plus petits que ce qui existait jusqu’à maintenant. 

M : Voilà. 

L : Donc ça peut révolutionner

M : Ça peut révolutionner

L : Des tonnes, je ne sais pas, de machines qu’on n’imagine même pas encore. Ou, est-ce que ça peut révolutionner aussi, est-ce que ça pourrait même, alors je ne sais pas, je suis en train de partir dans des délires, mais est-ce que ça pourrait être des matériaux si petits et qui résistent, qui sont tellement résistants qu’ils pourraient même partir dans l’espace ? Est-ce que ça pourrait, dans la réalité ? 

M : Alors ça pourrait, mais on a déjà des matériaux qui partent dans l’espace sans problème. Une des voies qui est explorée aussi, c’est avec des matériaux autres que le graphène, puisque donc les matériaux 2D, le premier qui a été isolé, donc en monocouche, c’est le graphène, mais depuis, on en a isolé des centaines avec plein de propriétés différentes.

Les autres matériaux qui sont très intéressants, en particulier pour l’électronique actuelle, donc pour faire des transistors, ça va être ce qu’on appelle les TMD, les Transition Metal Dichalcogenides, et ces matériaux sont intéressants parce que ce sont des vrais semi-conducteurs.

S : Je trouve ça assez poétique de se dire que dans les mines de crayon des enfants… 

M : Mmm-hmm.

S :  …En fait, il se passe un tas de trucs de ouf en fait.

L : Et quand tu écris, tu exfolies surtout.

S : Ah ouais. 

L : Tu fais exactement ce que le prix Nobel a fait. 

S : Les physiciens, en CP. 

L : Exactement. 

S : Ta fille, Laura, est physicienne. 

L : Exactement. Ouais. Est-ce qu’on peut reparler de ton quotidien. Qu’est-ce que tu fais dans ta réalité quotidienne ?

M : Ouais. Alors ça dépend énormément, des mois, des jours, aussi de ce que j’ai envie de faire. C’est l’avantage, c’est que parfois, on n’a pas envie. Une des choses qu’on fait, c’est qu’on se tient vraiment au courant de la littérature, de ce qui est fait partout. Donc pour ça, il faut qu’on lise ce qui est publié. Donc ça, c’est une des parties, mais parfois, on n’a pas envie d’être devant son ordinateur. Et donc là, on peut aller fabriquer des échantillons. Donc ça, ça se fait dans deux endroits différents. Donc dans un premier temps, faire ses sandwichs avec notre tampon, notre polymère en tampon qu’on chauffe.

Et donc on fait ça à ce qu’on appelle les stations de transfert. Donc ça va être un microscope avec en gros une plaque chauffante en dessous. Puis je regarde dans le microscope et je peux manipuler un peu tout ça. Ensuite, une fois que tout ça est fait, je vais en salle blanche. Donc, on met la combinaison et puis, on va aller faire, soit de la lithographie électronique (En gros, c’est développer une photo). Donc on va « écrire un motif » qu’on a préparé auparavant sur notre échantillon avec un faisceau électronique, un faisceau d’électrons. Et puis après, on va pouvoir graver notre échantillon.

Donc la gravure, on fait ça avec un plasma accéléré. Un plasma, c’est un gaz chargé qu’on va accélérer et qui va venir vraiment, à la fois de manière physique et chimique, enlever en fait toutes les couches qu’on ne veut pas.

L : Une fois que tu as fait tes échantillons…

M : Une fois qu’on a fait les échantillons, on va les mesurer. Donc nous, ce qu’on regarde, c’est la mesure qui peut prendre généralement deux, trois jours. Une fois que ces trois jours sont finis, on va lancer une autre mesure pendant qu’on interprète les données, qu’on a reçues. Les données brutes, on les laisse sauvegardées sur l’ordinateur où les données ont été prises. Nous, on utilise Python pour analyser les données. Le code Python utilisé pour analyser doit rester aussi ici. Et puis après, l’image généralement est mise dans un notebook en ligne auquel on peut accéder assez facilement, savoir où sont les données,

L : Comment toi, tu interprètes ? Est-ce que ton collègue va interpréter d’une autre façon ? Comment tu fais pour interpréter ?

M : Oui. Alors, il y a beaucoup de discussions justement, la mesure, on sait qu’elle est vraie. C’est la seule chose de laquelle on peut être sûr et qu’il faut qu’on soit sûr, c’est qu’on sait qu’on mesure quelque chose de vrai. L’interprétation derrière, elle peut changer en fonction de ce qui est publié. Mais donc du coup, nous, quand on mesure et qu’ensuite on doit interpréter, on parle beaucoup entre nous, avec des gens qui sont plus ou moins proches de notre domaine, puisque parfois, [pour] la physique qu’on regarde, on peut avoir en fait, quelqu’un qui travaille en optique, qui va être plus habitué à ce genre de physique et va pouvoir nous dire : « Ah, mais oui, mais moi, dans mon matériau, ça se passe comme ça.

Regarde ce genre d’effet. » Et après aussi, on prend contact avec des personnes qui travaillent en théorie, donc qui font des simulations, pour leur dire : « Bon, moi, mon système, c’est ça. Je mesure ça. Toi, quand tu fais tes simulations, qu’est-ce que ça te donne ? Qu’est-ce que tu penses ? [Quel] est le moteur de ce que j’observe ? »

S : Donc toi, tu es française. 

M : Je suis française, oui. 

S : Où as-tu grandi ? Et quel cursus académique, scolaire, as-tu fait ? Jusqu’au C2N ?

M : Alors, il se trouve que j’ai grandi à vingt kilomètres d’ici, à Evry, dans l’Essonne. J’ai fait une prépa au lycée Carnot à Paris. Et ensuite, j’ai fait une école d’ingénieur à Grenoble, qui est maintenant Phelma Université Grenoble Alpes. J’ai fait un master qui à l’époque s’appelait un master recherche en matière condensée. C’est vraiment quelque chose qui nous permettait de faire vraiment beaucoup de cours théoriques plutôt que de suivre vraiment le cursus ingénieur dans l’école. Suite à ça, j’ai fait une thèse, au SPEC, donc au Service de Physique de l’État Condensé au CEA, j’ai fait ma thèse sur de la physique bidimensionnelle, mais pas dans les matériaux 2D, dans ce qu’on appelle des gaz bidimensionnels d’électrons. Le matériau que j’étudiais, c’était de l’arséniure de gallium.

S : Et suite à cette thèse, que fais-tu ? Tu ne t’arrêtes pas là ?

M : Non, je ne m’arrête pas là. Je pars dans ce qu’on appelle un post-doctorat, c’est des contrats courts de chercheurs, ce qu’on fait généralement avant d’avoir un poste permanent. Et je suis partie aux États-Unis, à l’Université de Columbia, pour faire mon post-doc. Et là, cette fois, sur les matériaux 2D.

L : Tu es aux États-Unis. Pourquoi décides-tu de revenir en France et puis ici, à Paris Saclay, alors que tu étais à Grenoble avant ? Qu’est-ce qui te fait venir ici ? 

S : À Columbia University surtout. 

L : Mais oui, mais après les États-Unis, quand même, tu te dis : « Bon, quitte à revenir en France, je vais peut-être aller à Grenoble ». Mais pourquoi tu viens ici ?

M : Ce n’est pas moi qui ai pris l’initiative, c’est mon compagnon qui a trouvé un travail en France.

L : Et là, tu viens d’avoir un poste officiellement au CNRS. Comment tu as fait ? Est-ce que c’est un concours très sélectif ? Comment tu arrives à faire ça ?

M : Alors, c’est un concours très sélectif et très démoralisant. 

L : Comment ça se passe ?

S : Disons que j’ai envie de postuler pour la prochaine promotion. Qu’est-ce que je dois faire ?

M : Il faut d’abord faire un dossier écrit, où il y a deux principaux travaux à montrer. Un qui va être en gros un résumé de nos recherches jusqu’à maintenant. Le deuxième, c’est ce qu’on appelle un projet de recherche. C’est en fait, c’est de dire : « Bon voilà, moi, vous m’embauchez, demain qu’est-ce que je fais ? »

On a un premier écrémage par rapport à ce dossier écrit où généralement il y a une trentaine de personnes sélectionnées pour aller à l’oral après, pour faire une audition. En fonction des sections, les thématiques de recherche, [l’audition] dure de dix à vingt minutes, suivies généralement d’une vingtaine de minutes de questions.

L : Parlons un petit peu du C2N. Comment t’es-tu sentie quand tu es arrivée ici pour la première fois que tu as vu les locaux ?

M : C’est impressionnant. Et puis quand j’ai vu la salle blanche ici, c’est incroyable. C’est 3 000 mètres carrés d’appareils. Et puis l’instrument, il est fois deux, trois [en double voire en triple]. Donc s’il y en a un qui tombe en panne, ce n’est pas grave, il y en a un ou deux autres, derrière.

L’expertise aussi présente sur site, que ce soit les ingénieurs, les techniciens, on peut faire un peu tout ce qu’on veut en fait, tout ce qui est possible et imaginable. Moi, je n’ai pas l’expertise pour faire cette technique-là. Ce n’est pas grave, je vais voir la personne et je dis : « Bon, j’ai envie de faire ça. Est-ce que tu sais si c’est possible ? Comment je peux le faire ? » Et on trouve des solutions. Et ça, c’est vrai que c’est très très précieux d’avoir cette expertise additionnelle. 

L : C’est vraiment de l’entraide au C2N. 

M : Ouais, ouais, ouais.

S : Alors moi, j’ai un sujet, c’est la place des femmes dans la recherche. Tu es une femme, tu es dans la recherche. Tu es sans doute mieux placée que nous pour en parler. C’est quoi la réalité au quotidien sur ça ? Est-ce qu’il y a un effort qui est fait et voulu pour rétablir une égalité, je ne sais pas moi, dans le nombre de personnes qui bossent ici ? Est-ce que ça joue sur quelque chose ? Dis-nous tout.

M : Alors sur le papier, il y a une volonté d’aller vers plus de parité. Je crois qu’il y a quand même un effort qui est demandé au jury d’avoir une certaine parité, au niveau des embauches. Dans le quotidien, au jour le jour, a priori, rien n’est très différent, mais il y a, je pense, quelques petites parties qu’on vit toutes et qui est un peu, qui sont un peu communes à tout le monde et on ne pense pas que c’est du sexisme, mais en fait, si. Et en fait, j’ai justement une anecdote par rapport à ça avec une étudiante à Columbia. Une étudiante brillante, vraiment, qui vient me voir un jour et qui me dit : « Je ne comprends pas, quand je parle avec mes deux collègues, là, je leur dis un truc et puis, ils me disent : « Non, non, ce n’est pas ça. » »

Et puis après, il y a le troisième qui dit quelque chose qui, j’ai l’impression, est exactement ce que j’ai dit. Et là, tout le monde est d’accord. J’ai dit : « Et je ne comprends pas. Je dois m’exprimer mal », parce que c’était une étudiante dont l’anglais n’était pas la langue maternelle, donc elle pensait que peut-être, c’était son anglais. Et je lui dis : « Mais en fait non, c’est parce que tu es une femme et c’est notre expérience à toutes… »

L : C’est comme si les propos étaient moins légitimes ? 

M : Eh bien non, mais en fait, la réaction directement, c’est de dire non. Et puis après, ils réfléchissent un peu. Et puis ils disent : « Ah, j’ai une idée ». Et en fait, parfois, les personnes ne se rendent pas compte que c’est exactement ce qu’on vient de dire. Et ça, c’est une expérience qui est commune quand même à beaucoup de femmes dans la recherche.

S : Et ça, tu peux le partager à tes supérieurs ?

M : Ouais, mais c’est dur de le partager parce que généralement, tes supérieurs, sont des hommes dans la recherche. Donc il y en a qui essayent. Mais c’est dur aussi parce qu’en fait parfois, on a l’impression de se dire : « C’est moi qui ne communique pas bien en fait, parce que j’ai l’impression d’avoir dit exactement la même chose que cette autre personne et personne ne m’a comprise, donc ça doit être moi ».

Jusqu’au jour où on se rend compte qu’en fait, toutes les femmes ont eu cette expérience-là. 

S : Mh. Ce n’est pas que toi. 

M : Donc là on se dit : « Ce n’est peut-être pas que moi ».

S : Et est-ce qu’être chercheuse et chercheur, d’ailleurs, ça s’applique aux deux genres, c’est compatible avec avoir une vie de famille, s’arrêter pour un congé parental, disons les choses. Est-ce que tu stresses à l’idée de te dire : « Oh mon Dieu, peut-être un jour, j’ai besoin de m’arrêter pendant un an et ma recherche, du coup, avancera sans moi ». C’est un vrai truc. Enfin, ce serait pareil pour un homme, mais leur congé est nettement plus court.

M : Oui, voilà. Oui, oui, tout à fait, parce que ne pas publier pendant un an, est assez détrimental [préjudiciable, en français], parce que, même une fois qu’on est embauché, on a quand même une certaine progression, à avoir.

S : Et quel est ton plus ancien souvenir de toi et la science ?

M : Je me souviens être très jeune et ne pas comprendre pourquoi mon frère et ma sœur étaient plus âgés que moi, puisqu’ils sont nés en novembre et moi, je suis née en octobre. Et vraiment ne pas comprendre.

S : Vous n’êtes pas de la même année, j’imagine. 

M : Non.

L : Merci Sara. 

M : Mais c’est ça. Et réaliser…

S : Je me pose la même question du coup. 

L : Tu as vraiment fait les sciences au collège, c’était vraiment exprès ? 

M : Non, non, ils sont plus âgés que moi. De demander à mes parents : « Mais pourquoi est-ce qu’ils sont plus vieux que moi alors qu’ils sont nés après moi ? » Et là, mes parents m’expliquaient la notion d’années, de temps et tout ça. Et de réaliser ce truc-là, c’était « Waouh ! »

L : Est-ce que tu as déjà fait une grosse bourde ?

M : Oui. À mon premier mois à Columbia. J’allais en salle blanche et il y avait une alarme incendie. Et en fait, je n’ai pas vu qu’il y avait l’alarme incendie. 

S : Et tu ne l’entendais pas ? 

M : Non, alors justement, ça leur a permis de se rendre compte qu’il y avait un gros gros problème. 

S : Tu aurais pu mourir dans la salle blanche. 

M : Non, ce n’était pas une vraie alarme incendie, mais oui oui oui. Vraiment.

S : Tu as peut-être sauvé des vies, en fait. 

M : Non. En fait, il y avait un signal lumineux. Et le problème, c’est que leur signal lumineux pour dire qu’on ne pouvait pas rentrer est bleu. Il y a quelqu’un de la salle blanche qui a débarqué tout de suite et qui m’a dit : « Mais qu’est-ce que tu fous là ? Sors ».

L : Qu’est-ce qui te procure le plus d’émotion ? C’est comprendre quelque chose que personne n’avait compris avant toi ou alors transmettre cette découverte aux autres ?

M : Plus transmettre. J’ai quand même passé pas mal d’années à gagner une certaine expertise, qui est venue juste parce que j’ai essayé, j’ai essayé, j’ai essayé. Et de pouvoir dire : « Voilà, moi, j’ai pu essayer, foirer tout le temps jusqu’au moment où j’ai compris ce qui me permettait de réussir ».

Et après, de permettre aux gens de sauter toutes ces étapes pour qu’eux puissent faire pareil, avec d’autres avancées, c’est le but même de la recherche, en fait. C’est qu’on apprend, on communique aux autres ce qu’on a appris, ce qui a marché, ce qui n’a pas marché, pour qu’après, eux, derrière, puissent faire la même chose et avancer encore plus au niveau de la recherche.

S : Si tu devais nous recommander une œuvre cinématographique ou un bouquin en lien avec la science, ce serait quoi ?

M : Un bouquin qui m’a pas mal marquée, ça va être très très cliché. C’était la biographie de Marie Curie par sa fille Ève Curie, que j’avais adoré, parce que je trouvais que ça montrait pas mal de côtés qu’on ne connaît pas du tout sur Marie Curie. Ça parle aussi un peu, justement, de sa vie de famille, du manque de reconnaissance qu’elle a eu au moment du décès de son mari, puisqu’elle voulait le remplacer dans pas mal de choses, notamment, il était professeur, elle voulait le remplacer à l’Académie des sciences aussi et toutes les barrières qu’elle a eues finalement. Alors qu’elle s’est retrouvée être la seule personne à avoir deux prix Nobel scientifiques différents. En tant que personne, pas juste femme. C’est quand même une très très grande scientifique.

S : Maëlle, si tu pouvais découvrir un métier dans un prochain épisode de « PodTaf », ce serait quel métier ?

M : Un peu lié à l’actualité, moi, j’aimerais bien savoir comment est-ce qu’on conçoit des bâtiments. Parce que je pense que comme tout le monde, j’ai beaucoup souffert des différentes canicules et je me demande un peu « Comment concevoir des bâtiments qui soient à la fois adaptés aux températures extrêmes, qu’on vit déjà maintenant ? Et même plus, prochainement. Et comment est-ce qu’on prévoit l’isolation, tout ce qui est la circulation d’air ? Ou comment est-ce qu’on conçoit au niveau architectural quelque chose qui nous permet de vivre à travers toutes les saisons ? »

S : Trop cool. 

L : Défi accepté.

M : Super.

L : Tu passes tes journées à assembler des couches de matière presque invisibles. Aujourd’hui, tu as aussi assemblé une autre chose : des explications, des images et des mots qui nous permettent de comprendre un univers qui semblait inaccessible. Merci Maëlle. 

M : Merci beaucoup. 

S : Merci Maëlle. C’était trop ouf. 

L : Trop bien. Super.