Ep. 21 Chef restaurateur Mickaël Méziane
Être chef aujourd’hui, ce n’est pas seulement cuisiner. C’est gérer une équipe, sélectionner les meilleurs producteurs, construire une carte, accueillir les clients et faire vivre une entreprise. Mickaël Méziane nous ouvre les portes de son quotidien de restaurateur et partage sans filtre les réalités, les joies et les difficultés d’un métier exigeant. De ses débuts dans les cuisines de restaurants étoilés à l’ouverture de son propre établissement, il revient sur les étapes clés qui ont façonné son parcours. Il évoque également la pression du service, la gestion du stress, l’importance des relations de confiance avec les fournisseurs et les vignerons, ainsi que les rencontres humaines qui donnent tout son sens à son métier.

LAURA (L) Bonjour, nous accueillons aujourd’hui Mickaël Méziane qui a un métier formidable, il est cuisinier et il va nous en dire plus aujourd’hui. Bonjour Mickaël.
MICKAËL (M) Bonjour, trop content d’être là.
L Est-ce que tu peux nous dire quelle est la différence entre un cuisinier, un chef et un restaurateur ?
M Eh bien, la différence, c’est que cuisinier, c’est le métier et chef, c’est le titre. Et restaurateur, c’est ce qu’on devient si on a envie d’être patron.
L Donc aujourd’hui, tu es à la fois cuisinier, chef et restaurateur.
M Exactement.
L Quel est le nom de ton restaurant ?
L Et tu es situé ?
M 172, quai de Stalingrad à Issy-les-Moulineaux, sur les bords de Seine.
SARA (S) Mickaël, dis-nous en quoi consiste ton métier ?
M Mon métier, c’est de travailler avec les produits que nos super paysans, dans le sens noble du terme, nous sortent. Et puis en fonction des saisons. Et de les assembler pour donner, pour procurer du bonheur à nos clients qui osent pousser la porte de l’établissement.
L C’est toi qui établis les menus ?
M On le fait ensemble avec les équipes. Souvent, je donne la ligne principale, je vais dire à mon bras droit et à mes chefs de partie : la saison prochaine, on est sur la saison du Saint-Pierre, par exemple, ou de l’agneau. Le produit à côté, ça va être la pomme de terre, peu importe. Et eux vont me faire des propositions. On va goûter et en fonction de la table, le plat qui est retenu sera sur la prochaine carte.
L Tu es restaurateur aujourd’hui, donc tu dois gérer ton affaire. J’imagine qu’il y a tout un processus de : sélectionner tes produits, sélectionner tes fournisseurs, te faire livrer et ensuite cuisiner.
M Je travaille avec mes fournisseurs qui sont les mêmes depuis des années. Ce ne sont que des gens avec qui j’ai bossé ailleurs, donc qui m’ont connu quand j’étais commis ou demi-chef de partie ou chef de partie dans des restaurants étoilés. Et naturellement, quand je vais ouvrir mon restaurant, je les ai appelés. Et donc ça fait douze ans que je bosse avec mon poissonnier, Vergers Saint-Eustache sur les fruits et légumes, Vanessa, qui est l’agricultrice commerciale, qui m’a connu quand j’avais quatorze ans. Nous, on est très connus pour le vin. J’ai Virginie, ma directrice sommelier, qui est avec moi depuis sept ans, qui est très forte dans son domaine. Et moi, ça a été une grosse passion depuis cinq, six ans. Et donc on construit la carte des vins à deux et on se déplace, l’un et l’autre chacun notre tour chez les vignerons pour les visiter.
S Tu peux nous raconter une histoire où tu as dû aller toquer littéralement à un portail de vigneron pour dégoter des bouteilles ?
M J’ai toqué à la porte de beaucoup de vignerons. Sur un domaine qui s’appelle Gangloff à Côte-Rôtie. Tout petit domaine très connu pour les Côte-Rôtie et les Condrieu, Saint-Joseph blanc et rouge bien sûr. Et je leur fais une lettre mais ils ne me répondent pas. Un an après, je leur écris une lettre à la main, ils ne me répondent toujours pas et je leur écris une lettre et un peu machinalement, j’écris à Emma. Donc, je mets Emma et Yves Gangloff qui est la femme de Yves qui est décédé. Et donc—
S Tu le savais ?
M Je le savais, mais machinalement, je l’ai écrit, euh, comme un couillon. J’ai écrit et donc je me dis : « Putain, merde ». Et je me dis : « La lettre est partie et quelques mois après, je redescends dans le sud, euh, parce que j’ai des rendez-vous chez un vigneron qui est à côté, chez les Gérin, chez Alexis et Mickaël. Ce sont de très bons potes. Et j’arrive en avance. Et je me dis : « Je suis dans la région, je vais prendre ma voiture ». Il est 9 h du matin. Alors il faut s’imaginer, je suis parti à 4 h de Paris. J’arrive à 9 h du matin à, à Ampuis, donc c’est 20 minutes au sud de Lyon, dans un petit village. Il pleut. Je ne sais même pas où je vais. Parce que je tape sur le GPS Gangloff, mais c’est tellement petit qu’il n’y a pas âme qui vive dans le village. Et je me gare, je prends une bouteille de champagne dans le coffre et là, j’erre dans le village en cherchant, euh- …le truc. Et là, je sonne à la porte.
L 9 h du matin, hein.
M Ouais, je sonne. « Oui bonjour ». « Oui bonjour, j’ai un cadeau pour vous. » Donc la dame—
L Tu fais un peu peur là.
S Personne ne me fait ça à 9 h du matin.
M Donc elle me dit : « D’accord, bien j’arrive ». Donc là, elle monte. Et donc là, je rencontre Elsa, donc la fille. Elle me dit : « Bonjour, c’est quoi ? » Et donc je lui explique. Je dis : « Écoutez, voilà, j’ai une bouteille de champagne. J’ai adressé un courrier, pour votre mère et votre père. Machinalement, j’ai écrit, à votre mère donc je vais m’excuser de ma maladresse quoi ». Là, elle me dit : « Vous avez fait 600 bornes pour ça quoi ? » Je dis : « Non, non, j’ai rendez-vous à côté chez les Gérin ». Elle me dit : « Ah d’accord, trop sympa ». Et finalement, on a fitté et un an après, j’ai eu du vin.
L & S Oh ! Oh !
M Mais je crois que s’il n’y avait pas eu ça, …
S Belle histoire.
L Quel parcours !
M Donc j’ai, donc j’ai plein d’histoires comme ça avec les vignerons, euh, assez drôles.
S Est-ce que tu peux nous faire un déroulé de ta journée type ?
M J’ouvre le restaurant à huit heures quarante-cinq. On regarde avec mes équipes la marchandise qui arrive. Petit café. Après, soit je fais de la comptabilité, soit je suis en cuisine s’ils ont besoin de moi. Après aujourd’hui, mes équipes sont quand même assez autonomes, donc j’ai l’impression qu’ils sont même mieux quand je ne suis pas avec eux. Donc, je suis là sans être là, mais je suis là. Midi service, fin de service, 14 h 30 si je ne connais personne, 17 h si je connais du monde.
Coupure entre deux et trois heures et le soir service. On prend nos dernières tables à 21 h 15 à la prise de commande. Comme ça, au plus tard 23 h, tout le monde est rentré et mes équipes en cuisine à 22 h, ils sont partis.
L Est-ce que tu te sens stressé dans ton travail ?
M Très stressé. Quand j’ouvre, j’ai 25 ans. Je n’ai pas conscience de ce que je fais et ça marche tout de suite. On se fait exploser. Je me suis mis 300 000 euros sur le dos, mais ça tourne. Donc finalement, l’aspect financier n’est pas vraiment un problème. Et il y a le Covid qui arrive, il y a la paternité qui arrive, donc on n’est plus égoïste, on pense à d’autres personnes.
Et là finalement, chaque jour, c’est une bagarre parce qu’on se dit : « Est-ce qu’on va réussir à remplir le restaurant ? Est-ce que je vais réussir à payer mes gars à la fin du mois ? Est-ce que mes clients vont être contents ? Est-ce que je ne vais pas manquer d’argent pour mes enfants ? » Donc c’est un stress que je ne connaissais pas avant le Covid.
S Être chef, pour moi, ce n’est que du stress. Alors c’est peut-être un stéréotype que j’ai ou c’est mes souvenirs d’années de serveuse où, en fait, pour moi, une cuisine, c’est de la masculinité ultra toxique parce qu’il y a un niveau de stress énorme. Et en fait, euh, pendant le service, ça carbure, mais une fois que c’est fini, ben tout le monde redevient des petits agneaux un peu.
M Si, c’est vrai. Après, ça l’est de moins en moins. Nous, on a instauré avec mes équipes, un climat plutôt serein. Donc il y a toujours une guéguerre salle/cuisine, mais, qui est saine. Après, en cuisine, j’étais le chef qui gueulait avant beaucoup, parce que je n’étais pas chez moi. Maintenant que je suis chez moi, je ne gueule plus trop en cuisine.
S Est-ce qu’on reproduit ce qu’on a aussi appris ? Enfin, j’imagine dans tes premières années de service, commis, etc.
M Ouais.
S On t’a sans doute malmené pour que tu deviennes très bon.
M Exactement.
S Est-ce que tu reproduis ce schéma-là ?
M Moi, donc, quand j’ai 14 ans, je travaille dans un restaurant qui s’appelle Le Pavillon Montsouris. J’ai un chef qui fait 200 kilos, polonais. Tous les matins, quand j’arrive, il me dit : « Méziane, droite ou gauche ? » C’est pour savoir dans quelle épaule il va taper. Juste pour me dire bonjour.
S C’est sympa. Ce n’était pas la bise.
M Ce n’était pas la bise, droite ou gauche, pan. Et finalement, je sors à 14 ans, je suis un petit branleur et il m’apprend et me transmet sa passion. C’était du bizutage, c’était très difficile, mais finalement, il m’a donné une rigueur que je n’avais pas.
Quand je continue à bosser chez lui, deux ans après, je suis déjà presque responsable d’un poste parce que ça fait trois ans que je suis dans la baraque. Il me fait confiance. Et je reçois un stagiaire qui a 21 ans, et mon chef me regarde, me dit : « Tu le serres. » Donc moi, en haut de mes 16, 17 ans, je dois serrer un mec de 21. Et en faisant ça, je dois le serrer pour montrer aussi à mon chef que je sais m’affirmer et que je sais gérer du staff. Alors que finalement, à 16, 17 ans, même si je connais la mise en place et que je connais le service, je suis sûrement moins bon que lui.
Et je lui mets la pression, je lui mets la pression, je lui mets la pression parce que sur le service, je suis meilleur que lui. Et ce gars-là craque. Il enlève son tablier, il se barre. Et vu que je ne suis pas quelqu’un de méchant à la base, forcément, on regrette. Il se passe un an, je ne suis plus dans cette entreprise-là et ce gars-là, je le recroise dans un parc. Et finalement, quand je le croise, il me dit : « Ah Mika, ça va ? Tu vas bien ? » Donc là, trop sympa. Je dis : « Ouais, ça va et toi ? » Et puis il me dit : « Bah tu sais, j’suis passé, trois, quatre mois après, au restaurant pour tous vous voir et tu n’y étais plus. » Je voulais te remercier parce que tu m’as mis une pression de dingue qui fait que j’ai arrêté et donc j’ai intégré une école de gendarmerie et où je m’éclate en gendarmerie. Et je pense que si tu n’avais pas été aussi dur avec moi, je me serais sûrement endormi dans un métier qui n’était pas fait pour moi.
Le problème, c’est que la restauration, c’est une voie de garage. Quand on est nul à l’école, on nous dit : « Bah soit tu vas être serveur, soit tu vas être cuisinier, soit peintre, soit carrossier. »
Et donc on a beaucoup de gens qui sont là par hasard. Et je crois que si les chefs ne mettent pas un peu de rigueur sans que ça soit méchant, un peu de pression, j’ai peur qu’on ait beaucoup de cuisiniers qui soient là par hasard.
S Par défaut un peu.
M Ouais.
L Et toi justement, comment tu es arrivé là ?
M Je n’aime pas l’école et puis surtout, j’ai mon père qui a un restaurant et depuis tout petit, j’ai l’habitude d’essuyer des verres le week-end, le samedi midi, le samedi soir parfois et le dimanche midi.
L Donc en gros, ton père, il te dit à l’époque : « OK, tu n’aimes pas l’école, mais tu vas aller travailler, mon petit coco ».
M Exactement. Et puis moi, je lui dis : « Bah, je vais travailler avec mon père, c’est cool. » Il me dit : « Non, mais tu ne vas pas bosser en salle. Je te mets en cuisine.» Et donc il m’a mis en cuisine chez son ami au Pavillon Montsouris. Et donc me voilà parti à 14 ans alors que je n’avais jamais fait cuire un œuf.
S Alors, t’as commencé par quoi ? C’était quoi tes premières tâches ingrates ?
M Ma première tâche en cuisine quand j’ai commencé, ça a été de décortiquer des gambas. J’ai fait sept ans d’apprentissage. J’ai fait Relais de Sèvres. On avait une étoile, porte de Sèvres. Après, Prince de Galles. Et puis après, j’ai commencé à bosser directement chez Robuchon.
S Ah ouais. Mais comment t’as fait ?
M Alors à l’époque, Robuchon, c’était très compliqué. On rentrait que sur piston et c’est mon chef du Prince de Galles qui m’a fait rentrer.
L Sympa.
M Je n’ai fait que des restaurants étoilés.
L Qu’est-ce qui t’en fait partir du coup et pourquoi tu as ouvert ton restaurant après ?
M Alors moi, c’était— le restaurant, je l’ouvre, c’est un peu une chance. Elle s’est présentée à ce moment-là, quand j’étais très jeune. Et soit je prenais le risque de regretter toute ma vie de ne pas avoir dit oui, pour un cadre comme ça, à cinq minutes de la tour Eiffel, en bord de Seine, soit je prenais le risque de me casser la gueule. Et à 24 ans, finalement, on a le droit de se casser la gueule, au pire.
S Comment financièrement tu ouvres un restaurant ?
M Eh ben, c’est une création. Donc je n’ai pas eu de fonds de commerce à racheter. Donc on est partis à la banque avec 10 000 euros à droite, 15 000 euros à mon père, 5 000 euros à ma grand-mère, 2 000 euros de ma sœur et en faisant un peu la quête.
S C’était une affaire familiale au départ. Ils étaient partants et…
M ils étaient partants, ouais.
S Comment tu l’as eu ce restaurant ?
M C’est la personne qui est le maire adjoint d’Issy-les-Moulineaux, qui est aussi le premier conseiller du maire, qui était un de mes clients chez Robuchon, qui m’a contacté et qui connaît— et qui était un client de mon père. Ça, c’est le hasard de la vie.
L Et comment tu quittes Robuchon ?
M Un matin, je dis : « Chef, ça ne peut plus durer. » Parce que Robuchon, j’en parle souvent, ça a été la plus belle expérience de ma vie et ça a été aussi la pire. La plus belle parce que, parce que je n’ai jamais autant appris, je n’ai jamais autant travaillé. Et la pire parce que quand j’ai quitté Robuchon pour aller au Bristol, trois étoiles, la nuit, je rêvais de ma mise en place chez Robuchon. C’était beaucoup de boulot. On faisait 55 couverts le midi, 55 couverts le soir, sept jours sur sept, toute l’année.
S Et toi, tu faisais tout le temps la même chose ?
M J’ai commencé aux entremets, après j’étais au garde-manger, puis après aux poissons. Donc j’ai fait tous les postes. Et puis la carte change quand même régulièrement chez Robuchon.
S On ne peut pas trop être fragile dans ce métier, hein ?
M On ne peut pas être fragile dans ce métier, ouais. On porte des charges lourdes. En fait, il y a plein de trucs en cuisine, on ne se rend pas compte. En fait, la cuisine, ce n’est pas Top Chef et ce n’est pas tout beau, tout rose. On porte des charges lourdes, on est dans le congélateur, on travaille les mains dans la glace, puis après, on est les mains dans le chaud, dans les casseroles. Donc c’est un truc un peu rugueux, quoi. Enfin, ce n’est pas pour rien qu’on disait que les métiers de cuisine, c’est les graisseux, quoi.
S Est-ce que tu sens plus de pression si tu as une personne reconnue dans l’industrie qui vient manger chez toi ?
M Non, tous les clients se valent. Après, on sait qu’en règle générale, quand il y a un confrère qui vient, il ne dira jamais que ce n’est pas bien.
C’est Jérôme Banctel qui m’avait dit ça un jour. On avait Anne-Sophie Pic qui venait manger, donc on avait deux étoiles. Et puis moi, il nous met la pression, forcément, parce qu’il y a une chef trois étoiles qui vient manger dans son restaurant. Et je lui dis : « Alors chef, elle est contente ? » Et là, il m’a dit : « Mickaël, même si c’était de la merde, elle ne l’aurait jamais dit. » Et j’ai dit : « C’est vrai qu’en tant que chef, on ne se tire pas trop dans les pattes quoi. »
L Tu as travaillé dans des restaurants étoilés. Ensuite, tu as eu l’opportunité ici d’ouvrir ton restaurant, donc tu l’as saisie. Est-ce que ça t’a donné envie d’avoir une étoile ?
M Ouais. Quand j’ouvre ici, vu que je n’ai fait que des restaurants étoilés, en fait, je fais ce que je sais faire. Donc je fais une cuisine étoilable, j’achète de la vaisselle de restaurants étoilés, je travaille avec les fournisseurs avec qui j’ai travaillé avant, donc qui sont des fournisseurs de restaurants étoilés.
Et à ce moment-là, je passe de cuisinier à chef, parce que je n’avais jamais été chef, j’avais été sous-chef, mais jamais chef. Et en même temps, patron. Donc, au bout d’un an d’exercice, je fais un bilan avec ma comptable qui me dit : « Ben, Mika, bravo. Première année, tu fais tant de chiffre d’affaires et tu fais tant de résultats, le tant de résultats, je fais zéro. Et donc je dis : « Merde, je bosse, je me paye le SMIC, je bosse, euh, 70 heures par semaine. Pour quoi faire ? » Elle dit : « Ben, c’est simple hein, le linge, tes trois amuse-bouches, quatre pains différents. »
Donc, on a été en lice pour l’Étoile la première année, on a été jeune talent, on a eu plein de reconnaissances, Table de la semaine par Emmanuel Rubin sur BFM. On a fait la une de beaucoup d’articles. Mais à ce moment-là, il y a le truc de soit j’ai la santé financière de continuer à réinvestir en espérant que l’étoile tombe, soit tu dis : « Écoute, laisse tomber, on va peut-être lever le pied et tirer sur les achats », et c’est ce qu’on a fait. Il faut vraiment mettre beaucoup d’argent, il faut appeler les médias pour qu’ils viennent, pour que le Michelin te regarde, revienne. Donc, c’est un vrai investissement.
Et surtout, maintenant, il y a un truc qui a changé entre il y a 12 ans et maintenant, c’est que tous les chefs qui ouvrent aujourd’hui, ils ont des services presse com’, de l’espace qui coûtent une blinde. Mais, le restaurant ouvre. En quatre mois, il y a 50 articles sur eux, ils passent dans tous les médias. Et donc forcément, le Michelin, ils se disent : « Ah ben tiens, faut qu’on aille voir. »
J’ai découvert que finalement, ce qui me fait le plus kiffer aujourd’hui dans la cuisine, c’est rencontrer des gens. Et qu’on fasse un restaurant trois étoiles ou qu’on fasse un bistro de top qualité, je rencontre les gens, pareil.
S Quel conseil tu donnerais à un jeune comme toi, 14 ans, un peu perdu dans le parcours académique, qui se pose des questions et les parents vont dire : « Allez, va éplucher des patates. »
M Eh bien, de s’accrocher. C’est tout. Moi, ma grande technique, c’était le soir dans ma douche, très fatigué. Il était une heure du matin, je savais que le lendemain, je devais me lever à sept heures ou six heures et demie. Et je me disais : « Je ne sais pas pourquoi tu le fais, mais au fond, tu sais pourquoi tu le fais ». Ou je marchais, je rentrais chez moi, je prenais le taxi, donc ça me coûtait une blinde pour rentrer parce qu’il était… notre chef disait : « Il est une heure dix, il n’y a plus de métro, vous pouvez rentrer chez vous », quand on avait fait un mauvais service.
S Sympa.
M Voilà, pour vraiment nous motiver. Je me disais : « Bon, c’est trop difficile, mais je sais que si je tiens ça, après le jour où tu t’installes ou le jour où tu vas bosser chez un autre chef, ça va te sembler supportable. Et je pense qu’il y a un truc aussi un peu inné. La sensibilité culinaire, ça ne s’apprend pas.
S Quelle est la demande la plus improbable reçue d’un client ou d’une cliente ?
M Table de quatre, table 23. Un soir, je vais les voir, je sors de mon service, je me mets accroupi à la table. Deux dames, deux messieurs. « Bonsoir mesdames, bonsoir messieurs, tout s’est bien passé ? » Alors, j’en ai trois qui me répondent, deux messieurs, une dame qui me répond : « Oui, très bien », qui me regardent, plutôt sympa. Et je vois une des dames qui était à côté de moi, qui était à ma droite, qui ne me regarde pas. Donc je sens qu’il y a un sujet, donc je continue. Et je vois que quand je demande, les trois regardent cette dame.
Et ils me regardent : « Oui, c’était très bien. On a aimé la langoustine, on a aimé ça, machin. » Puis vu que je sens qu’il y a un sujet, je creuse un peu. Je dis : « D’accord. Et les desserts et machin ? Et, et première fois que vous venez chez nous ? » Et plus je commence à parler avec eux et on se raconte un peu nos vies. Et puis je sens que la dame ne me regarde toujours pas.
Puis il y a un des gars qui dit à sa… je pense que c’est sa femme qui dit : « Ben, dis-lui au chef. » Je dis : « Ben oui, dites-moi, vous savez, moi, je viens vous voir midi et soir tous mes clients, pour savoir si c’est bien passé. Si c’est dit de façon constructive et bienveillante, on peut en discuter. » Et là, elle me dit : « Ben, écoutez, en fait, je vous ai fait un message sur Instagram il y a un mois, vous ne m’avez pas répondu. » Ah, je me dis : « Mince, qu’est-ce qui ne s’est pas… Peut-être, pardon. Je dis : « Je suis désolé. » « Oui, ben, je vous ai lancé un challenge riz au lait que vous n’avez pas relevé. »
S C’est trop improbable.
M Et là, j’étais : « Ben, écoutez, pardon, … » Et là, elle me sort de son sac un bol de maison avec son riz au lait filmé. Et elle me dit : « Voilà, ben, j’ai fait un riz au lait, donc, euh… » Et donc, elle me sort son riz au lait qui avait passé trois heures dans son sac. Et elle me demande de goûter son riz au lait pour lui dire si son riz au lait était meilleur que le mien.
S Alors, tu l’as goûté ?
M Et donc là, t’es obligé de goûter. « Ah ben c’est vrai que le, votre riz au lait est meilleur que le mien.
S Quelle est la table où tu as le mieux mangé dans ta vie ?
M La meilleure table que j’ai faite, c’est Plénitude. Arnaud Donckele, trois étoiles. J’ai pris une claque. C’était une vraie parenthèse. Il a vraiment mis de la poésie dans ses assiettes, dans son service, dans la philosophie, dans, dans… J’ai adoré.
Le fait que tous les clients passent en cuisine, pour manger le trou normand, j’ai trouvé que c’était une super idée. Le fromage, le fait qu’il y ait un beau plateau, mais qu’il n’y en ait pas un million et que chaque fromage soit le fromage préféré d’un de ses potes chefs, j’ai trouvé que l’histoire était sympa. J’ai vraiment adoré.
S Est-ce que tu as déjà eu des clients qui t’ont particulièrement touché ? Peut-être une histoire de vie ou qui sont venus dans ton restaurant pour une raison et tu t’es dit : « Waouh ! »
M J’ai eu un mariage qui est parti en eau de boudin entre la mariée et son père, en crise dans le restaurant. J’ai eu le divorce, le verre jeté, j’ai eu la gifle. J’en ai eu plein d’histoires.
S Qu’est-ce que tu aimes le plus dans ton métier ?
M Rencontrer des gens.
S Qu’est-ce que tu aimes le moins ?
M Être esclave.
S Si tu pouvais nous faire découvrir certains de tes producteurs, ce serait qui ? Tes coups de cœur ?
M Loris Le Camaret, mes poissonniers, ils sont top. Je bosse avec Nivernaise depuis toujours en viande. Je bosse avec donc Vergers Saint-Eustache, fruits et légumes, qui eux ont plein de petits producteurs.
En direct, je bosse avec Jean-Marie Caillaud dans la Marne qui me fait les oignons, les échalotes, les asperges. Je bosse avec les escargots Valentin. Je bosse avec Adrien Montalet, avec qui je faisais du rugby à l’époque, qui a récupéré l’exploitation de son père en cochon, qui ne fait que du cochon. Je bosse avec Kalios, les huiles d’olive, très bons potes, Greg et PJ et Juanito, qui étaient dans la finance tous les deux. Ils avaient des oliveraies, sur le Péloponnèse.
S Et en partenariat ?
M Laurent Perrier. Mon plus gros partenariat, c’est Laurent Perrier. Olivier, qui nous a fait rentrer en tant qu’ambassadeur il y a quatre ans maintenant. C’est la seule grande maison de champagne qui reste 100 % familiale, qui appartient aux deux filles. J’adore la philosophie.
S Tu fais ce métier pour la gloire ou la fortune ?
M Ni l’un ni l’autre. La gloire, on sait que ça passe. On sait que la fortune, ça passe aussi. Donc, les moments que tu passes, c’est du présent et ça fait des souvenirs.
L Si tu devais découvrir n’importe quel métier dans un prochain épisode de PodTaf, quel serait ce métier ?
M Ah, concierge.
L On n’avait jamais eu ça ! Pourquoi concierge ?
M Je trouve qu’il est génial, ce métier. C’est ouf de trouver l’introuvable.
L Ca doit être dur comme métier.
M C’est très difficile. Connaître exactement les événements sur Paris, de savoir où aller, les restaurants ouverts, ceux qui sont fermés. Trouver la robe du client qui veut cette robe-là, à ce moment-là. C’est assez ouf.
S Il faut être dans les petits papiers
M Ouais.Il faut avoir un réseau de dingue, être très discret. J’aime bien.
L Défi accepté !
M Même le concours « Clé d’Or », il est super difficile. Si vous pouvez arriver à en choper un, il vous racontera, c’est cool.
S Ok, parfait.
L On te reparlera, s’il faut interroger un concierge.
M Pas de souci, avec plaisir.
S Eh bien, merci infiniment.
M Eh bien, merci à vous.
S C’était passionnant.
L Merci beaucoup.
S Eh bien, maintenant, on a hâte d’aller manger.
M Avec plaisir.
S Et pas à Burger King ! [Rires]







