Ep. 13 Luthier

Sylvain Tournaire

Bonjour Sylvain Tournaire. Bienvenue sur PodTaf. Peux-tu nous expliquer quel est ton métier?

Je suis luthier, fabricant de violons, altos et violoncelles. Le savoir-faire que j’utilise est quasiment identique à celui que les luthiers utilisaient au XVIe siècle. Les outils et la manière de faire sont quasiment inchangés depuis cette époque-là.

Il y a eu un âge d’or de la lutherie à ce moment-là parce qu’il y a eu une famille dans la ville de Crémone, la famille Amati, qui, sur trois générations, a structuré le violon idéal. Il y a eu là, pendant 50 ans, vraiment l’âge d’or de la lutherie. Chez les Stradivari, connue de tous, et ses fils, la famille Guarneri, il y a eu une espèce de creuset en même temps, une culture musicale hyper riche et puis des moyens financiers à l’époque dans cette ville. On a fabriqué les plus beaux violons à ce moment-là. Ensuite, les gens sont morts, ils ont enterré leur savoir avec eux. Puis la situation économique s’est un peu dégradée dans le nord de l’Italie et le savoir-faire s’est un peu perdu. De plus, les luthiers ne laissaient aucune trace écrite, aucun mode d’emploi. Donc, c’est fascinant. Il y a ce côté secret que l’on puisse entendre à Crémone, qui est une ville incroyable, mais toute petite, et dans cette petite rue, il y a eu tout ça. J’ai vécu en Italie, j’ai eu la chance d’avoir une très bonne amie qui vivait là-bas. Donc à chaque fois, elle me ramenait, il y a une petite rue avec les différents ateliers, près du bois, un petit spritz Hugo, c’est très sympa. Mais du coup, tu dis, est-ce que tu es imprégné de cette histoire, de cet environnement ? Est-ce que c’est nécessaire pour être un bon luthier d’aller se coller à Crémone ?

C’est très important. Lepri sur la place du…

Oui, ce qui est surtout important, c’est d’être au contact des instruments. Si on a un instrument à côté de nous, qu’on essaye de le copier, pourquoi est-ce si difficile de le copier ? Pourquoi est-ce qu’on a quand même copié à travers les âges ? Et parfois, c’est plus ou moins réussi. Les vraies belles copies sont très rares.

Et juste sur la partie du secret des luthiers qui passionne tant, est-ce qu’il y a encore une part de secret ou tout a été dévoilé ? J’imagine qu’il n’y a pas énormément de luthiers comme toi en ce moment ici, vous êtes… bien.

À Paris, il n’y a pas beaucoup d’entre nous aujourd’hui. Le secret, s’il existe encore, n’est plus tellement dans les étapes de fabrication, ça, on a compris en fait. Et puis aujourd’hui, on est beaucoup plus dans le dialogue. À l’époque, on a saisi que le meilleur moyen d’avancer dans la compréhension des choses, c’était de partager. Mais il est dans l’art, dans l’intuition, c’est dans ce qui n’est pas tellement un secret. La différence entre un bon violon et un très bon violon, ce sont vraiment des détails qui sont presque insignifiants.

Est-ce que tu pourrais nous décrire les étapes ? Il y a quelqu’un qui vient te voir et qui te dit : « Voilà, je veux que tu construises mon prochain violon de A à Z. »

On ne vient pas me voir comme ça par hasard ou parce qu’on a entendu du bouche à oreille. C’est un instrument qui en apporte un autre. Ça peut être aussi un collectionneur qui possède un violon historique de grande valeur et il me demande une réplique de cet instrument. Ça peut être aussi un musicien qui est destinataire de cet instrument historique qui le joue, mais le violon ne lui appartient pas. Et donc il va me demander de le copier pour pouvoir en avoir un, parce qu’on lui prête, mais combien de temps il ne le sait pas. Alors moi, c’est une grande source d’inspiration parce que les archétypes de la lutherie classique sur lesquels je travaille ont été ces 50 ans d’histoire entre 1650 et 1707. Il s’est passé, dans cette époque-là, dans le nord de l’Italie, quelque chose d’assez extraordinaire au niveau de la facture instrumentale. Et depuis, on ne fait que reproduire ce que les maîtres ont trouvé à l’époque, tout en cachant leurs secrets. La seule façon d’avoir accès à leur savoir-faire, c’est de copier les instruments qui sont faits, car ils n’ont laissé aucune note, ni sur les procédés, ni sur les vernis, ni rien. Le seul moyen d’apprendre à les connaître, c’est de les copier.

Je ne fais intervenir aucune machine dans mon travail et l’apprentissage du travail à la main est très long. Rien que d’arriver à maîtriser le rabot, le canif, ce n’est pas du tout la même chose que pour les menuisiers. Je vois qu’un assistant qui a fait une école de lutherie a passé trois ans et demi dans une école. Il a passé un mois et demi ici à ne faire que raboter des planches à plat.

Et être content.

Ça calme ça. Mais donc, à l’école de lutherie, on t’apprend à utiliser des outils. On t’apprend les différentes étapes par lesquelles il faut passer pour fabriquer un violon.

Ce qu’il faut se représenter, c’est qu’on part de morceaux de bois. Alors vous les voyez là, ce sont des morceaux qui sont bruts de scie et ces morceaux vont être dressés, rabotés, collés, sculptés… Le violon a une forme bombée qui est sculptée dans la masse du bois.

Il y a certaines parties du bois qui sont cintrées à chaud, comme dans une étuve, d’autres parties qui sont sculptées dans la masse, c’est beaucoup de sculpture.

C’est incroyable. Et du coup, tu sources ton bois, est-ce qu’il est français ? Quel type de bois utilises-tu selon tes trois instruments ? Est-ce que ce sont des bois différents ?

C’est essentiellement le même bois pour tous les instruments. Ce sont des bois qui viennent de forêts très précises en Europe. Ce sont quelques forêts, quelques parcelles dans les Alpes, surtout les Alpes italiennes et les Alpes autrichiennes, à la frontière entre la Suisse et l’Autriche pour les épicéas, et quelques forêts au nord de la Bosnie ou à la frontière entre la Bosnie et la Croatie pour les érables. On vient prélever les bois qui sont exceptionnels pour leur sonorité.

Parce que si tu changes de bois, le son ne sera jamais le même.

Si je change de bois, je change le son.

Donc là, tu nous as parlé de ton bois brut qui est prêt en certaines formes, mais ensuite, toi, tu dois tout assembler ensemble et tout redécouper, reformer, et à la fin, tu les assembles.

Avant tout, il y a un dessin. Je dessine le violon, je choisis les proportions, je choisis les courbes. Ensuite, je fabrique un moule autour duquel je vais venir cintrer et fixer ses éclisses. Une fois la couronne des éclisses dessinées, je reporte ce dessin sur deux pièces de bois qui vont me faire le dos et la table du violon, la partie avant et la partie arrière qui sont dans deux bois différents, la table en épicéa et le fond en érable.

Donc je découpe, je dessine la couronne des éclisses sur la table et le fond, je les découpe à la scie et ensuite je creuse la voûte. Je creuse la voûte à l’extérieur. Je sculpte ce galbe extérieur. Une fois le galbe extérieur terminé, je le creuse en rapport d’épaisseur pour avoir la structure la plus fine possible. Et ensuite, j’assemble, c’est-à-dire je colle le fond sur les éclisses. J’enlève le moule pour pouvoir le réutiliser pour un autre violon. Sur la table d’harmonie, je taille ce qu’on appelle les ouïes ou les f, qui sont ces dessins un peu caractéristiques qu’on retrouve sur la table des violons. Je colle la table, je sculpte la volute, j’encastre la volute dans le corps. Et je rajoute tout ce qu’on appelle les accessoires, c’est-à-dire la touche, les chevilles, le chevalet, le cordier, les cordes. Je vernis l’instrument parce que le bois du violon est blanc. Ça, c’est au goût du luthier ou du musicien qui le commande, qui va me dire non seulement qu’il veut un son plus ou moins chaud, plus ou moins brillant, plus ou moins puissant, plus ou moins clair, plus ou moins velouté, suave. Et je veux aussi un violon plus rouge, plus brun, plus aré. Ça, c’est au goût du musicien.

Et une fois que tu as le violon, toute assemblée, terminée, on va dire quasiment, tu testes le son à ce moment-là.

Moi, je teste le son. C’est une sculpture sonore. Donc tout ce que je fais, c’est une forme, mais c’est aussi un son. Je choisis les bois pour leur sonorité dès le départ et en fonction des demandes du musicien aussi. C’est pour ça que j’ai plusieurs bois ici. Je vais avoir des bois plus réactifs, plus rapides, plus souples. Donc en fonction de là où je veux en arriver avec le violon, je commence par choisir des bois qui me correspondent.

Je prends les planches comme ça. Si je viens comme ça, je le mets tout proche de l’oreille, déjà je le frotte et ensuite je le tape. Donc là, on entend la réaction du bois à l’impact et on entend la façon dont les harmoniques se propagent, comment le son se construit dans le bois. Ça sonne très bien, mais si j’en prends un autre, ce bois-là réagit à l’impact de manière plus sèche. Et il est plus clair aussi.

Est-ce que tu peux nous parler d’une expérience que tu as eue dans tes commandes qui a particulièrement touché ?

Une fois, j’essaie de faire un violon qui n’est pas une commande, justement pour tester des modèles, pour faire des choses un peu différentes, aller dans un extrême, dans un autre, et après, je les propose à la vente. J’essaie d’en avoir toujours un à l’atelier, en fait. Donc là, c’est lui. Il a été terminé au mois de janvier et je n’ai pas pu le terminer parce que j’étais pris par le travail de commande. On a un projet, j’ai un ami qui est collectionneur de violons historiques qui prête ses violons à quelques solistes, des orchestres, des grands orchestres parisiens, et qui est passionné par la sonorité des violons et qui fait des parallèles entre la sonorité des violons et le goût des vins.

Parce que le vocabulaire est le même. Les passionnés de vin ont développé un vocabulaire pour décrire le vin. On a monté une dégustation de vin.

Et de violon. On a fait ça avec le sommelier du Crillon, qui est meilleur ouvrier de France et Xavier Tua. On était à l’Hôtel de Crillon, dans les salons de l’Aigle, au premier étage. Et on lui amène trois violons. Mais qu’est-ce que tu veux que je te dise sur trois violons ?

On lui fait écouter les trois violons. Il a su mieux les décrire que nous, avec le lexique.

Le lexique et la sensibilité. En fait, une connexion directe entre ses sens et son lexique. C’est extraordinaire. Tout de suite, il a pensé à des vins. Il a dit : « mais ce violon-là, c’est tel vin, et ce violon-là, c’est tel vin. » Et donc, il a monté une soirée de dégustation avec un repas en cinq plats, cinq vins et cinq violons.

J’espère que tu as pu participer.

Et j’ai participé. J’étais le luthier de la soirée. C’était la vie, le vécu de la soirée. Et donc, on avait des grands violons italiens historiques, Amati, Rocca. On n’a pas pu amener l’Atravers, parce que l’hôtel de Crillon avait peur pour les assurances. Mais on a apporté des grands violons italiens et on a glissé ce violon au milieu des cinq. Et Xavier, le sommelier, a soufflé l’idée de baptiser le violon pour l’occasion. On va l’appeler le Duc de Crillon.

Trop chouette.

C’est l’histoire de ce sens du… Depuis, il est né au mois de janvier, qu’il ait déjà… sa caractéristique est d’être particulièrement… on dit chaud et profond dans les corps de graves.

Je pense à un violoniste franco-russe qui avait joué dans Rodin, qui habite aujourd’hui à Vienne, qui a été violoniste solo de l’Orchestre philharmonique de Vienne et qui enseigne la direction d’orchestre. C’est maintenant un chef d’orchestre et violoniste. Il jouait un violon prêté par une fondation en Allemagne, du dernier luthier de l’École de Crémone, qui s’appelle Lorenzo Ioni. Et cette fondation en Allemagne prête des violons aux jeunes jusqu’à l’âge de 30 ans. Et à 30 ans, tu dois rendre ton violon.

Oui, c’est ça, c’est dur, un peu grave. Et c’était un très bel instrument. Puis quand il était soliste à l’Orchestre de Vienne, on lui prêtait l’Austria Varius, qui était là pour le soliste.

C’était très bien, mais il a décidé de plutôt poursuivre une carrière solo. Il a laissé l’orchestre et il devait rendre son violon. Et il est venu à l’atelier. On s’était rencontrés quelques années avant, comme ça, et je lui ai dit : « Mais écoute, si tu veux, j’essaie de copier ton story ni. Mais si tu l’aimes… » Il adorait ce violon, mais il ne pouvait pas le garder.

Le violon n’était pas à vendre. Même s’il avait eu le million d’euros, ça allait être cher. Il n’aurait pas pu, donc je lui ai dit : « Laisse-moi le violon. Je t’en fais une copie. Et si tu es comblé avec ça, tu me l’achètes. » Il m’a fait confiance. On a tenté le truc. Et puis à la fin, on a fait des frères.

Il a retrouvé une fraternité dans le violon que j’avais copié avec le violon qu’il avait l’habitude de jouer. Donc, il se l’est approprié. Il l’a pris maintenant. Il joue en concert avec et c’est super. Donc ça a pris un an de travail quand même.

C’est ça. J’ai posé la question : si 10 violons sortent par an de ton atelier, combien d’heures de travail par pièce ?

On dit 200 heures par violon.

Et justement là, tu dis que tu passes par exemple 200 h à construire un violon que tu fais avec tes mains, ton savoir-faire. Qu’est-ce qui explique qu’il y a une différence si grande de prix entre le violon à 10 000 € et le violon à un milliard ? Pourquoi y a-t-il autant de différence alors que tout est fait à la main ?

Alors on parle surtout de savoir et des périodes historiques dans les violons fabriqués par les luthiers. Aujourd’hui, il n’y a pas un aussi grand écart de prix. Un luthier qui sort de l’école et qui fabrique ses premiers violons les vend autour de 10 000 €, un peu moins.

Et puis les violons les plus cotés aux États-Unis, c’est là qu’on vend les violons les plus chers aujourd’hui : les luthiers les plus cotés vont les vendre 150 000 €. Ça fait déjà un bel écart, mais c’est quelque chose de raisonnable. En Europe, on est autour, chez un violon d’occasion, entre 20 000 et 30 000 €, et neuf entre 15 000 et 30 000 €.

Le voilà en valeur. Puisque plus un violon est joué, mieux il sonne. Et ce qui fait qu’on va sortir des valeurs de centaines, de milliers ou même de millions d’euros, c’est parce qu’on parle de violons historiques.

Est-ce qu’on peut parler de ton parcours ? Donc petit Sylvain, tu grandis où et qu’est-ce que tu fais pour en arriver là ?

Mes parents étaient parisiens, tous les deux éducateurs spécialisés, un peu dans un autre milieu. Ils ont eu des rêves de montagne, ont acheté une maison dans un tout petit village de montagne perdu dans une vallée des Pyrénées. Donc j’ai grandi là-bas, on avait des vaches, des chevaux.

Voilà un parcours classique jusqu’au bac, une année sabbatique de voyage où j’ai vu beaucoup de gens travailler avec leurs mains dans les pays un peu moins industrialisés que le nôtre. J’ai été dans l’est de l’Europe, en Turquie, au Népal, quelques mois, un beau voyage, un peu initiatique de marche dans les montagnes. Et je suis revenu en France. Je m’étais inscrit à l’université sous le conseil de ma mère qui voulait que j’aie quand même un truc en revenant. J’ai fait de la biologie, j’avais fait un bac S.

J’étais inscrit en biologie, rien à voir, à Grenoble, à la fac de Grenoble. Et, petit moi, j’étais assez fort en ski. J’avais passé les diplômes pour être moniteur de ski. Donc je m’étais dit que j’allais à la fac à Grenoble, comme ça, je pourrai aller faire du ski. C’est une raison valable.

Mais donc j’ai fait une licence 1, et pendant presque tous les jours d’hiver, je faisais du ski, c’était un peu plus important que la fac.

Donc là, tu n’avais pas idée que tu te lancerais dans la lutherie, non ? Je ne savais pas ce que je voulais faire. En fait, je faisais beaucoup de ski. La biologie, ça m’intéressait quand même, mais je m’ennuyais sur les bancs de la fac, plutôt.

Et comment c’est venu l’idée de faire de la lutherie ? En discutant avec un ami de la fac qui s’ennuyait autant que moi, on sortait d’un cours, je pense. On a discuté, et c’est lui qui jouait de la guitare. Il avait eu l’idée de la lutherie : « Tiens, je pourrais faire de la lutherie guitare. » Et ça, je n’y avais même pas pensé moi-même.

Donc, une conversation avec ton pote a changé le cours de ta vie. Tu as pris un virage. Quoi ?

Mais après le virage, tu l’as pris. Comment ? Parce que tu étais en fac de biologie ?

Moi, j’étais en biologie, mais bon, j’ai un peu arrêté, c’était un prétexte. Tu continues, tu ne persévères pas.

C’est ça. Tu laisses rêver et traîner les examens.

Et ça a fait une petite graine qui a fait son chemin. Un jour, je suis sur un télésiège et je parle avec une dame, je fais des cours à sa fille, mais je connais une luthière. « Il faut que vous alliez la voir, parler de votre projet, » enfin, de votre projet. Vous raconterez un peu.

Et donc je suis allé voir cette dame, c’était à Perpignan, et je suis entré dans son atelier. Je trouvais ça extraordinaire, je me suis dit : « C’est ça que tu veux. » J’ai eu un flash dans l’atelier.

Je me dis « voilà, c’est ça que tu dois faire. » Et elle me dit : « Mais bon, peut-être que tu ferais bien de louer un violon d’abord. » Est-ce que tu fais du violon ?

Première question quand même, tu avais déjà un bon point.

Oui, à mon actif. Et je me souviens, je reviens à Grenoble. Elle connaissait un luthier à Grenoble. J’appelle ce luthier que cette dame connaissait. Bon, je dis, je les appelle. Je voulais louer un violon. Il me répond : « On n’en a pas, rappelez à la rentrée. » Il y avait un deuxième luthier sur la mer. J’essaye, je l’appelle, et lui me dit : « Ah bon, mais comment ça, vous voulez louer un violon comme ça au milieu de l’année ? Qu’est-ce qu’il faut prendre ? » Donc je lui dis que je m’intéresse à la lutherie.

Et il me dit : « Mais venez me voir. » Je vais le voir. Il n’y avait rien, mais il me dit : « Le contact est bien passé et tu veux, je te prends en stage. J’ai un violon qui est là, mais il n’est pas en état. Tu le bricoles, tu le remets en état et tu pourras le prendre pour la suite. »

Tu n’avais pas de formation à la lutherie ?

Non, rien, même, je n’ai jamais travaillé le bois, enfant, de confiance dans les Pyrénées.

Et du coup, il te prend combien, ce monsieur ? Pascal Lavigne, il est toujours luthier. J’ai eu au téléphone tout à l’heure, il va être bien fier de toi, ouais, je pense.

Donc, tu passes l’été chez lui. Et donc je passe quelques mois chez lui. J’étais en licence à la fac, mais j’allais, je crois, un jour par semaine chez lui, mais c’était plus consistant chez lui, c’est sûr.

Et donc, j’ai eu ce violon. J’ai terminé et j’ai commencé à jouer. J’ai pris des cours, et lui, il m’a dit : « De façon, si tu veux être luthier, il faut faire une école de lutherie. » Il n’y a pas en France, il n’y a pas de système d’apprentissage, mais il y a des écoles qui sont un peu sous le format d’écoles d’art qui durent trois ans et demi de formation en France, dans les Vosges, entre Metz et Nancy, à Mirecourt. Mais moi, je n’avais pas envie d’aller dans les Vosges, j’avais envie de voyager. Il y a une très bonne école de lutherie en Bavière, dans le sud de l’Allemagne, à la frontière entre l’Allemagne et l’Autriche. Et voilà, j’ai eu envie d’aller là-bas, surtout parce que c’était en montagne. Moi, je suis toujours pour des cours de ski, toujours un plan B.

Du coup, en Bavière, il me dit : « Il faut que tu prépares le concours d’entrée à l’école de lutherie. » Donc il faut avoir un peu de savoir-faire manuel. J’ai donc travaillé ça avec lui. Et il y a une audition de violon, donc j’ai pris des cours de violon sérieux avec une prof à Grenoble.

Et il faut apprendre à parler allemand, je devais passer trois mois à Berlin en me disant que je ne parlais pas anglais. Je me suis fait violence. Et puis j’ai appris assez d’allemand pour rentrer à l’école comme ça.

Incroyable.

Et puis le violon. Et puis je suis arrivé premier sur les listes d’attente au concours.

Retenu, que…

L’audition était en quatre étapes.

Donc, c’était bien. Et puis, j’ai fait cette école.

Finalement, une place s’est libérée.

Il y a une place qui s’est libérée. J’ai eu ma place, et je crois qu’ils prennent 11 personnes par an dans ces écoles, ou 12, donc j’avais une place et tout, et on devait avoir la convocation d’ici deux ou trois semaines. Et deux ou trois semaines passent, je n’avais toujours pas ma convocation.

Comment ça, ça stress ?

Là, j’appelle en Allemagne et tout, en plus, c’est les Bavarois, ils répondent avec un accent pas possible. La première fois que je les ai eus, j’ai un peu galéré. Je ne sais pas votre nom. Je regarde dans le dossier, « rappellez-nous. » Moi, je commence à stresser. Je rappelle et je dis : « Vous savez, il y a un élève qui n’avait pas pu passer le concours au moment du concours général. »

Et il doit passer un concours des déplacés dans un mois. Et s’il a une meilleure note que vous, il prend votre place.

Horrible. Les plus longs mois de ta vie.

Non, mais je n’ai pas laissé passer. J’ai écrit un courrier en meilleur allemand en disant que ce truc-là était juste injuste. J’ai envoyé ça avec quelque réception au directeur de l’école.

Donc j’ai… ils m’ont pris par ma persévérance. Donc on retiendra : la persévérance.

Comment annoncer ça à tes parents ? Ils ont trouvé ça surprenant.

Oui, ils… mon père me dit : « Mais c’est quand même, c’est hyper spécialisé. C’est niche. »

C’est quand même très spécialisé. Mais moi, ils ont vu le parcours qu’ils ont eu eux-mêmes, ils n’avaient pas tellement de réticences. Ils voulaient surtout qu’on soit heureux, qu’on fasse quelque chose qui nous plaise.

Donc ils ont été très, très, très accompagnateurs, quoi.

Et donc tu sors de cette école. Tu quittes la Bavière ?

Moi non, je reste en Bavière. Je travaillais presque trois ans chez un maître en Bavière où j’ai appris la restauration des instruments historiques, le réglage de la sonorité, tout ça. Et puis ensuite, je suis rentré en France. Je me suis mis à mon compte d’abord dans les Pyrénées. Un peu erreur marketing totale. Commercialement, ça n’a pas fonctionné du tout. Et je me dis souvent qu’à Paris, c’est ici que sont les musiciens, la vie artistique en France, c’est très centralisé, surtout pour la musique classique.

Quand même, les débouchés sont quand même extrêmement niches. Et moi, on a tout… D’ailleurs, tout le monde a décidé de me décourager, les professionnels du métier. Donc le seul moyen de persévérer, c’est de s’accrocher et de passer le plus de temps possible.

Et comment tu crées ta réputation dans la lutherie ?

D’un instrument à l’autre. C’est que du bouche-à-oreille. Et il ne faut pas se planter. Chaque instrument est un enjeu, et les musiciens sont plutôt exigeants. C’est leur outil de travail, c’est leur voix.

On trouve ta marque de fabrique dans tes violons ?

Il est marqué au fer. Une étiquette aussi avec mon nom, mais bon, l’étiquette, on peut l’enlever.

Est-ce que tu as déjà cassé un des instruments pendant que tu le fabriquais ?

Ouf. Ça, j’ai eu un accident comme ça, mais je n’étais pas encore luthier, vraiment. J’étais encore à l’école et on était très motivés à l’école. Tout le monde avait un atelier à la maison et on fabriquait le soir entre l’école. C’était une grosse effervescence. J’avais fait un violon que j’avais ramené dans les Pyrénées pour les vacances, pour le faire brunir au soleil. Le violon était tout bien fini.

Et je reviens à Munich, il pleuvait. J’avais une boîte un peu pourrie. Et là, je me souviens, je sors du métro à Marienplatz. Le violon, la boîte, la viande en souffle, le violon tombe par terre et je marche dessus. Le violon était blanc, pas encore verni, un peu bruni du soleil des Pyrénées. Sur le coup, j’ai marché dessus, je n’ai même pas voulu voir ce qui s’était passé. J’ai rangé le violon dans sa boîte. Je suis rentré à Munich. Mon violon n’a presque rien eu, juste un peu abîmé sur le bord. Il y avait une trace de chaussure.

La on dans l’atelier, il y a quelque chose si fort, c’est pour ça. Il y avait une trace de vieux, une trace de pieds de chaussure sur le dos. Je l’ai nettoyé et puis il y avait un petit truc à refaire sur le bord qui avait été un peu écrasé.

Tu as déjà refusé des projets parce que tu en avais déjà trop à faire sur l’année ?

Non, mais les musiciens attendent. En fait, les musiciens attendent… je suis bien rempli pour les deux prochaines années.

C’est beau parce que toi, dans notre société actuelle où on consomme tout tout de suite, immédiatement, on jette, on s’en fiche, c’est l’inverse. Il y a le temps, il y a la passion, il y a chaque geste. C’est incroyable que ça résiste.

Très rare, très précieux.

Est-ce que tu aimes ton métier ?

Ah oui, oui, c’est sûr. C’est extraordinaire d’avoir un métier qui nous plaît. En fait, je ne me pose pas la question de savoir si je suis content de venir à l’atelier ou pas, j’y viens. Et c’est un bonheur d’être là, et je travaille.

Une question qu’on ne t’a pas posée, c’est à savoir si tu fais ce métier pour la gloire ou la fortune.

Pourquoi je fais ce métier ? Pour l’élan et l’envie de faire. Quelle chance totale de passer une journée à sculpter une volute de violon, et te dire que, oui, aujourd’hui, dans un siècle et en deux siècles, on regardera ça et on se rendra compte qu’il y a quelqu’un qui a mis là-dedans une intention. Et moi, j’ai la chance d’être payé pour faire ça, c’est dingue.

D’avoir cette proximité avec les musiciens qui viennent à l’atelier jouer. L’autre soir, j’étais à l’auditorium de Radio France, le mettait vide. On était avec quelques violoncelles, avec Raphaël Perraud, le violoncelle solo de l’orchestre national, pour essayer des instruments. Être comme ça dans cette proximité avec les musiciens, dans les écrins, dans les salles de concert. C’est super.

Tu prends plaisir. Mais est-ce qu’il y a du coup des projets qui peuvent être à des échéances ? Il y a des personnes qui t’attendent, pas tournant, mais qui attendent que tu délivres à une date donnée parce que je ne sais pas, il y a un concert qui arrive. Il y a des moments un peu chauds.

Il y a des moments de stress. Oui, c’est beaucoup de travail quand même, c’est beaucoup d’heures. C’est du travail manuel, dont tout prend beaucoup de temps. Je reviens souvent le soir travailler. Maintenant que j’ai un carnet de commandes bien rempli, je donne plus de date de livraison, en tout cas, pas de date exacte. Donc je donne la date de livraison une fois que le violon est terminé. Maintenant, ça évite le stress.

Si tu fais de tomber quelque chose dans les ouïes, quand tu fais après, c’est perdu. Ça dépend, fait tomber dedans ta bague en or.

Tu peux la refaire tomber.

Un parfait endroit pour des lettres de ton amant.

J’ai un ami qui a trouvé dans un violoncelle un mot doux en ouvrant.

Est-ce que tu peux nous citer quelques-uns des musiciens avec qui tu as pu travailler ?

Ou fait dans woodin et a pas mal d’enregistrements. J’ai travaillé avec François Sa pour des réglages de ses violoncelles. C’est beaucoup de musiciens d’orchestre. J’ai l’alto solo de l’opéra de Helsinki qui joue de mes altos. Et puis j’ai la chance de m’occuper du violon. C’est un violon historique, mais c’est moi qui règle la sonorité du violon Gi Park, qui est la soliste du Philharmonique.

Est-ce que toi, tu apprends toujours aujourd’hui ?

Ah oui. Chaque violon que je fais, il y a une progression.

Mais vers qui tu te tournes quand tu sais pas ?

Quand je ne sais pas, je peux appeler des confrères pour discuter du problème.

Ou peut-on retrouver ton travail si les gens souhaitent en savoir plus sur toi ?

Sur internet, sur mon site web qui s’appelle sylvaintourneur.com, sur Instagram, Facebook. Sinon, allez au concert à l’opéra, on entend à Paris un de mes altos.

Si tu devais découvrir un métier qui n’est pas le tien dans un prochain épisode de podcast, tu voudrais que ce soit lequel ?

Je reviens à la biologie. Ton premier tour de la biologie à des gens qui travaillent sur les écosystèmes, en quelqu’un qui travaille sur le milieu marin.

Sylvain, merci infiniment. C’était un échange fascinant. Trop ouf, pour le dire dans un terme français, on va le dire avec un terme peut-être un peu plus joli. C’était tellement mélodieux de t’écouter.