Hors-série C2N
Chercheur CNRS Nanoélectronique
Yannick Dappe
Dans cet épisode, Yannick Dappe, chercheur au CNRS, nous emmène dans l’univers fascinant des électrons, des molécules et de la physique quantique. Il explique comment les scientifiques cherchent à miniaturiser les composants électroniques jusqu’à l’échelle moléculaire. On découvre aussi le graphène, le transport électronique, le spin et les méthodes numériques utilisées pour comprendre la matière.
Yannick raconte son parcours de chercheur, ses découvertes, son quotidien et les coulisses parfois surprenantes de la recherche scientifique. Une plongée accessible et passionnante dans l’infiniment petit, où les possibilités deviennent immenses.

LAURA (L) : Aujourd’hui, on part dans un univers où l’on parle d’électrons, de graphène ou encore de simulation numérique. Mais promis, on va essayer de traduire tout ça. Imaginons si l’électronique classique sait faire circuler des voitures sur une autoroute, lui, il cherche à comprendre ce qui se passe quand on réduit la route à l’échelle d’une molécule.
Yannick Dappe est chercheur au CNRS. Il travaille justement sur ces mondes minuscules qui façonneront l’électronique de demain. Yannick, bienvenue dans PodTaf.
YANNICK (Y) : Merci.
SARA (S) : Bonjour Yannick. Concrètement, qu’est-ce que tu fais ?
Y : Alors effectivement, j’essaie de faire circuler des électrons non plus sur une autoroute, mais sur des petits chemins. Alors un électron, c’est une particule qui est chargée. Donc l’électricité, en fait, c’est l’énergie de l’électron qui court, globalement.
S : Et toi, du coup, tu es sur la partie théorique de cette idée folle ?
Y : Oui. Alors moi, je suis sur la partie théorique de l’idée de dire : on ne va plus utiliser une grande autoroute, mais on va utiliser des petits objets, donc qui sont les molécules. Les molécules, c’est des petits objets, c’est des petits ensembles d’atomes, qui sont très utiles si on veut faire des nouveaux composants électroniques plus petits.
Donc la matière. La matière est constituée d’atomes qu’on combine entre eux, qu’on associe, qu’on assemble, etc. Donc un atome, c’est un ensemble de protons et de neutrons. Donc c’est le nombre de protons qui fait qu’on a du carbone, de l’or, de l’azote, du fer, ce qu’on veut, c’est ça qui définit. Et autour de ces protons et de ces neutrons, on a des électrons qui tournent. Pourquoi ? Parce que ces électrons vont faire la cohésion de la matière. Si je prends deux atomes que je veux mettre ensemble, ils vont s’échanger les électrons et ça va faire une liaison, une liaison chimique. Et donc les atomes vont rester ensemble parce que les électrons tournent non plus autour de chaque atome, mais autour des deux atomes en même temps.
L : Mais tu disais tout à l’heure que l’électron avait comme un courant électrique.
Y : Si on prend un morceau de cuivre, notre autoroute microscopique. Pour que l’électron aille d’un côté de l’autoroute à l’autre, il faut mettre un champ électrique.
L : Donc de manière naturelle, les électrons, les protons et tout ça, interagissent entre eux sans électricité. Et toi, tu travailles sur la partie des électrons où tu leur injectes un petit coup de jus .
Y : C’est ça.
L : Pour aller faire quelque chose sur cette autoroute en cuivre.
Y : C’est ça, pour les faire circuler.
L : Pour les faire circuler. Et donc pourquoi tu veux les faire circuler ?
Y : Alors nous, ce qu’on veut faire, l’idée, c’est de remplacer les composants électroniques qu’on a maintenant, qui sont faits à base de silicium, en général silicium avec d’autres choses, mais des matériaux, ce qu’on appelle des matériaux semi-conducteurs.
Un métal, en fait, est un système où les électrons… En gros, on met une pichenette et l’électron circule là-dedans. Il n’y a pas de problème, il n’a pas besoin d’une énergie. On branche un champ électrique, boum, et ça démarre. Un semi-conducteur il faut fournir un minimum d’énergie pour que l’électron démarre. Si avec un semi-conducteur, on fabrique une diode qui démarre à trois volts, si on n’a pas branché trois volts, l’électron, il ne bouge pas. Et à partir de trois volts, il commence à circuler.
S : Ah tu vois, déjà ça, je ne savais pas ce qu’était un semi-conducteur.
Ok. C’est ça. Parce que dans un semi-conducteur, il y a un truc qu’on appelle une bande d’énergie interdite. Alors oui, ça, ça vient de la mécanique quantique aussi. La mécanique quantique dit qu’en fait, les particules ne peuvent pas avoir toutes les énergies. Exemple : nous, on roule en voiture, on peut rouler en voiture à vingt kilomètres/heure, vingt-cinq, trente-deux, quarante-sept, soixante-douze, la vitesse qu’on veut. Une particule quantique, elle pourra rouler à vingt kilomètres/heure, à quarante, à soixante-dix, à quatre-vingt, mais elle ne pourra pas rouler, par exemple, à une vitesse intermédiaire que je n’ai pas citée.
S : Ah bon ? Pourquoi ?
Y : Parce que les niveaux sont quantifiés. Ça vient de là en fait. Quantique, ça vient de la quantification. Dans notre monde, à notre échelle macroscopique, on a à peu près l’énergie qu’on veut. Moi, si je cours, je peux courir à la vitesse que je veux, à peu près, dans les limites de mes capacités, mais en tout cas, dans la bande de zéro jusqu’à ma limite…
S : Tu peux courir très vite.
Y : Exact. Alors, je ne sais pas, mais. Mais en tout cas, une particule ne peut pas. Une particule, elle a ce qu’on appelle des niveaux d’énergie. Donc, si on repart sur l’atome, un électron va tourner autour de l’atome sur une orbitale, puis va tourner sur une autre orbitale, puis une autre orbitale, mais il n’aura pas d’orbitale intermédiaire.
S : Attends, moi, j’ai une question. Parce que du coup, j’ai compris cette chose de palier
Y : Ouais.
S : Qui ne peut pas être intermédiaire. Mais est-ce que ce n’est pas juste qu’on ne l’a pas découvert et que on est plutôt dans l’inconnu ?
Y : Non, non.
S : C’est sûr et certain ?
Y : C’est sûr et certain. Ouais, absolument. En fait, la mécanique quantique repose là-dessus, en fait, sur la quantification des niveaux électroniques. En gros, des états d’énergie des particules, en fait. Là, on parle des électrons, donc on va parler de niveaux électroniques, mais c’est vrai pour toutes les particules qui sont à cette échelle-là. C’est-à-dire que le monde microscopique, en réalité, qui sont… c’est de la taille des atomes, donc c’est plutôt le monde nanoscopique, c’est plutôt au niveau du milliardième de mètre, ou du dix-milliardième de mètre. Dans ce monde-là, en fait, les règles de la physique ne sont pas les mêmes que dans notre monde. Quand on parle d’orbitale, c’est aussi un abus de langage parce qu’en fait, on ne peut pas déterminer la trajectoire d’une particule à cette échelle-là.
Il y a des relations d’incertitude. On sait quand une particule est là, on ne connaît pas sa vitesse. On sait que quand on connaît sa vitesse, on ne sait pas où elle est. Elle est délocalisée dans tout l’espace. Il y a des concepts qui sont un peu perturbants pour nous, en fait, à cette échelle-là.
S : C’est l’opposition de la pensée classique.
Y : Absolument.
S : Et juste, du coup, si on revient aux semi-conducteurs. Donc là, toi, tu veux faire autre chose que des semi-conducteurs ?
Y : Non, non, ce n’est pas ça. En fait, ce qui intéresse les gens, c’est d’avoir toujours le plus petit appareil pour se coller à son oreille ou regarder des vidéos, tout ça, avec le plus de performances.
S : OK.
Y : Sauf que maintenant, on a déjà dans un téléphone, les performances des ordinateurs qui faisaient la taille d’une pièce à l’époque. Et en fait, on cherche toujours à plus minimiser la taille tout en ayant plus de performances. On cherche à avoir beaucoup plus de stockage, etc. Et donc ça, ça suppose de faire des composants électroniques toujours plus petits.
L : Mais c’est dans une optique énergétique, au-delà de la place que ça peut prendre ?
Y : Je pense que c’est plus une optique de consommation, a priori. L’énergie vient après, mais l’évolution des composants électroniques… Depuis qu’on en fait, la réduction, c’est plus…
En fait, on a inventé ça, ce n’était pas pour réduire la consommation d’énergie quoi, ni…
S : Plutôt l’inverse.
L : Le téléphone, non, c’est sûr que non.
S : Mais si tu prends un téléphone. Un téléphone, c’est dans ta main. On a du mal à imaginer ou alors c’est parce que je vieillis, je ne vois pas très bien. Mais si on avait un truc encore plus petit, est-ce que ce serait vraiment intéressant ?
Y : Non, alors le format ne sera pas plus petit. Par contre, tu pourras avoir plus de puissance. Donc, l’idée, c’est ça. Donc pour ça, il faut avoir des composants qui sont plus petits. Et en fait, on est arrivé un petit peu à la limite de ce qu’on peut faire finalement avec des semi-conducteurs, ceux avec quoi on fait les diodes et les transistors qu’on utilise actuellement. Et donc les gens se sont posés la question un jour de dire : « Mais attends, on a des objets plus petits naturellement qui sont les molécules ». Des molécules où on peut avoir deux, trois, dix, quinze atomes, par rapport à un morceau de semi-conducteur où c’est déjà des millions d’atomes, en fait. Et donc les gens commençaient à regarder comment mesurer le courant qui passe à travers une molécule.
L : Pour moi, la molécule, c’est quelque chose de vivant, alors que tu parles après d’électricité, de cuivre. Et c’est ça qui me perturbe. C’est que du coup, tu travailles sur quelque chose qui est vivant pour produire de l’électricité, de l’énergie, de…
S : Est-ce que le métal, ce n’est pas vivant, d’ailleurs ?
Y : Alors, en fait, c’est intéressant parce que, bon, ce n’est pas ésotérique, on ne va pas aller sur des concepts de… Mais la question est intéressante parce que je pense que là, il y a une confusion entre vivant et organique.
Nous sommes faits de molécules organiques. Par contre, quand on meurt, ces molécules, elles sont toujours organiques, mais elles ne sont pas vivantes. Effectivement, une molécule, comme c’est mou, comme ça peut évoluer, ça a des réactions chimiques avec autre chose. Nous, on voit ça pourrir, mais c’est des réactions chimiques en fait qui font ça. Mais en tout cas, une molécule en soi n’est pas vivante.
L : Mais c’est, on va dire, organique. Alors, c’est peut-être le terme plus adapté.
Y : Ouais.
L : Mais en tout cas, ce n’est pas un objet qui est créé pour produire de l’énergie.
Y : C’est un objet qui existe, absolument. Tu prends quelque chose qui existe naturellement et tu le branches entre deux électrodes, tu mets ta pile dessus et tu regardes si le courant passe.
S : Mais ta molécule n’a pas d’émotion et ne souffre pas.
Y : Alors, on ne lui a pas demandé, mais…
L : On est d’accord.
Y : Mais a priori, effectivement. Après, je pense qu’on peut être vivant sans émotion. Il y a des gens comme ça.
L : Oui, c’est vrai.
S : On en connaît tous au moins un. Ok, d’accord. Et donc toi, ça fait combien de temps que tu travailles sur ce sujet précis, là.
Y : Eh bien, je dirais que j’ai toujours été curieux. En terminale, j’ai bien aimé la physique parce que j’avais une prof de physique qui était vraiment très bien. Après, je suis parti en prépa et je n’ai pas eu de concours. Je m’étais acheté une guitare électrique et donc je m’étais un peu plus mis là-dedans que dans le… Donc ça a moins bien marché. Donc je suis retourné à l’université et j’hésitais entre les maths et la physique. Puis j’ai pris physique. Et mes parents me disaient : « Tu vas faire employé de banque, c’est bien. » Enfin, ils avaient une envie que je me casse quelque part pour pas être inquiets et j’ai…
S : Surtout que tu arrêtes la guitare électrique, a priori.
Y : Ouais, je n’avais pas arrêté, mais…Et là, j’ai entendu des gens qui commençaient à parler de recherche, etc. Donc, je suis rentré en licence de physique. Il y avait le monde de la recherche encore plus présent. Je me suis dit : « Bah, pourquoi pas ? » Puis j’ai fait un stage avec un copain l’été, dans un laboratoire, un laboratoire de RMN à l’époque. C’est résonance magnétique nucléaire.
S : Ouais.
Y : En fait, ça ne se dit plus, puisque maintenant, quand vous passez un scanner, on dit que vous passez une IRM.
S : Ah.
Y : C’est imagerie par résonance magnétique. En fait, on a retiré le mot nucléaire parce que ça faisait peur aux gens.
S : Moins, moins sympa.
Y : Voilà, c’est ça. Alors que le terme nucléaire, en fait, vient juste du noyau. En fait, ce n’est pas du tout lié à la radioactivité, tout ça.
L : Tu étais dans quelle ville ?
Y : C’était à Strasbourg.
S : Tu as fait combien de marchés de Noël ?
Y : Ah, beaucoup. Je les ai tous faits.
S : Combien de vin chaud ?
Y : Puis, il faudrait compter en tarte flambée et en… Alors c’était un stage expérimental. Je me suis moins senti sur l’expérimentation que sur le livre théorique que j’avais étudié à ce moment-là. Et donc j’ai dit : « Tiens, je ferai peut-être plutôt de la théorie ». Et donc j’ai continué. C’était en maîtrise à l’époque. Et là, j’ai rencontré un directeur de stage pour le stage de maîtrise, chez qui j’avais fait un stage d’optique quantique théorique. Et c’était très bien. Il était responsable d’un DEA, donc j’ai fait le DEA avec lui. Et à l’arrivée du DEA, j’étais bien classé, j’ai choisi ma bourse de thèse avec lui. Donc, je fais une thèse avec lui en optique non-linéaire sur des surfaces métalliques. C’était l’idée de voir qu’est-ce qui se passe sur une surface métallique quand on l’irradie avec un rayon laser.
En gros, ce qui se passe, c’est quand on applique un rayon laser sur une surface, c’est un champ électrique qu’on applique sur la surface localement. Quand on applique un champ électrique, on commence à exciter les petits électrons, comme je vous disais avant. Ils sont là au fond, puis on leur dit : « Il faut que tu ailles vers le haut ». Donc, ils vont vers le haut. Il se passe plein de choses et par exemple, ça peut moduler la lumière. Nous, on regardait des phénomènes, la génération de seconde harmonique, c’est-à-dire qu’on envoie la lumière à une fréquence et puis elle ressort à une fréquence double. Donc on change la couleur, typiquement.
L : Mais la couleur, … là, tu parles d’harmonie. Pour moi, c’est un son.
Y : Le concept d’harmonique, évidemment, on le connaît en musique parce qu’on parle d’harmonie, les notes, etc. Mais c’est général à toutes les ondes.
La lumière, c’est un champ électrique qui oscille comme ça, avec un champ magnétique dans l’autre sens qui oscille comme ça et tout ça, ça se promène. Je ne peux pas faire le visuel.
L : Vertical, horizontal ensemble.
Y : Tout ça, ça bouge en même temps.
S : D’ailleurs, tu peux avoir quel autre type d’onde ? Tu dis : Il y a la lumière, il y a le son.
Y : Il y a les ondes acoustiques, qui sont des ondes mécaniques. Ça, c’est typiquement les ondes, ce qu’on a sur une corde de guitare, une corde de piano et n’importe quelle vibration, un séisme, les ondes sismiques, c’est pareil.
S : La radio, c’est quoi comme onde ?
Y : La radio, c’est des ondes électromagnétiques. C’est une oscillation de champ électrique et de champ magnétique. On va dans différentes fréquences. Typiquement, par exemple, la lumière, en fait, c’est une gamme d’ondes, où on va de l’infrarouge jusqu’à l’UV. Et on balaye différentes fréquences comme ça.
S : Je trouve qu’on touche à des choses qui sont dures à conceptualiser, tu vois.
Y : La matière et les ondes, c’est quelque chose qui se mélange, qui est dual. Une particule peut être vue comme un morceau de matière ou comme un bout d’onde. Moi, quand je parle, par exemple, j’ai une corde vibrante, là, qui va secouer des molécules, donc l’oxygène, l’azote que j’ai dans l’air. Ça va bousculer tout ça, ça va se propager jusqu’à toi et ça va arriver jusqu’à ton tympan qui est comme un petit tambour. Ces molécules, elles arrivent avec l’énergie que je leur ai donnée et elles viennent. Et ça, c’est ce truc-là qui vibre, qui vient exciter ton nerf auditif. Donc c’est transformé en signal électrique et ça arrive à ton cerveau. C’est comme ça que tu m’entends.
S : OK, maintenant, je comprends pourquoi je t’entends, mais pourquoi je vois, c’est aussi une question d’ondes ?
Y : Absolument. C’est la même chose, c’est des ondes électromagnétiques. C’est des photons, qu’on appelle dans ton œil. Ça, c’est quand on parle de particules, mais c’est aussi des ondes lumineuses. Et donc si je suis éclairé par le soleil…
S : tu es très lumineux.
Y : [rires] Et donc les rayons du soleil sont absorbés et réémis sur moi ou comme sur n’importe quel objet. Et cette lumière, ton œil le capte. Ton œil a des capteurs spécifiques pour récupérer ces variations de champ. La lumière, c’est surtout le champ électrique. Et cette oscillation de champ électrique, les molécules que tu as dans ton œil, au fond de la rétine, perçoivent ça. En fait, tu as des molécules quand elles reçoivent une oscillation électrique, elles font comme ça [bruit de click]. Elles changent de conformation, donc elles s’ouvrent. Et ça envoie un signal électrique, un autre, dans ton nerf optique et qui va arriver dans ton cerveau et qui va dire : « Tu as vu un point rouge là, un point vert, un point machin », puis tu reconstitues une image.
S : Je ne savais pas du tout. Incroyable. Donc tout est onde et tout est…
Y : Tout est onde, ouais
S : …tout est vibration.
Y : Il y a par exemple, dans …
[Bruit soudain de haut-parleur]
S : Là, c’est quoi qui se passe là ? Des fortes ondes ?
Annonce haut-parleur : Votre attention. Le séminaire de monsieur Walter débute dans cinq minutes en amphithéâtre.
Y : Si on reconstitue toute la chaîne.
S : Voilà.
Y : Donc elle a ses cordes vocales. Les cordes vocales, c’est une membrane. C’est comme une peau de tambour qui va vibrer et qui va faire bouger les molécules qu’il y a dans l’air. Enfin, faire bouger le gaz, ça va comprimer. Et ça, c’est ce qu’on appelle un front d’onde qui va se propager. Ça va arriver dans le micro. Le micro, comme celui-ci, il y a une autre membrane qui reçoit les molécules d’air.
Ça fait vibrer la membrane du micro. Et cette vibration de membrane s’est convertie en signal électrique. Ça fait bouger un petit aimant dans une bobine de cuivre. Et ça, cette variation-là, elle est traduite en un courant électrique dans la bobine de cuivre qui ensuite part dans les câbles, dans les machins. Et ça, c’est parti dans un amplificateur et dans le haut-parleur qu’on a dans le hall. Et ce haut-parleur, donc, reçoit le signal électrique qui lui dit : « Bouge la membrane comme ça ». Et donc, il bouge la membrane à l’envers de ce qui a été fait avec le micro.
S : Du coup, tu as une induction inversée ?
Y : C’est une induction inversée, exactement. Et comme ça fait bouger la membrane comme avait bougé la membrane du micro, ça fait une autre vibration dans l’air qui se propage jusqu’à nous, qui refait bouger la petite membrane qu’on a dans l’oreille et qu’on entend.
S : Mais alors sur le…
Y : Donc tout ça, c’est de la conversion onde acoustique, onde électrique, onde acoustique, onde électrique.
S : D’accord, mais sur un téléphone, il n’y a pas de câble et il n’y a pas de…
Y : Alors ça, c’est autre chose. Sur un téléphone, il y a ce qu’on appelle les antennes-relais. Mais en gros, c’est un signal qui est émis d’une antenne, donc une grosse onde électromagnétique. C’est dans le gigahertz, donc c’est des fréquences. Alors, le hertz, c’est une action par seconde. Donc, le gigahertz, on est à dix puissance neuf, on est à un milliard d’actions par seconde. Ça oscille très fort, en fait. Et donc ça se propage.
En fait, c’est émis par une antenne, ça va se propager jusqu’à une antenne-relais, puis une autre antenne-relais, etc. Donc une antenne-relais, c’est pareil, c’est un truc qui va récupérer le signal. Qui va exciter comme ça et ça va remettre de l’énergie dedans et ça va le réémettre. Et jusqu’au téléphone, donc à un moment, s’il y a une antenne relais. Donc quelqu’un m’appelle. Ça connecte une antenne relais là, ça envoie une onde à une antenne relais qui envoie une onde à une autre, et ensuite, ça va arriver à l’antenne relais la plus proche de mon téléphone et mon téléphone va dire : « Bien, il y a un appel, je décroche. » et puis…
S : Donc tout ça qui est franchement fascinant parce qu’à mon avis, c’est de l’ordre de la culture générale que je n’avais pas. On est très éloigné de ce que tu fais aujourd’hui ou finalement, c’est le fondement de ce que tu étudies ?
Y : Non, disons… oui, la physique, c’est un peu tout ça, en fait. C’est comprendre les relations entre la matière, les ondes, etc. Si on revient aux molécules, donc ce que je dis qui est intéressant, c’est de réduire la taille des objets pour avoir des composants plus performants, etc. Et donc, l’idée, c’est de regarder une molécule, la brancher entre des électrodes, mettre la pile autour et puis voir si le courant passe.
C’est la première chose à faire si on veut avoir un composant électronique, c’est d’abord d’être sûr que le courant électrique passe là-dedans. Et donc il y a beaucoup d’expériences qui sont faites là-dessus, il y a plein de systèmes de mesure. Et effectivement, souvent, les expérimentateurs viennent me voir en me disant : « Eh bien voilà, on a branché la molécule, on a appliqué différentes tensions, on a regardé à différentes énergies. Puis là, on a un pic, on a mesuré un pic ici à un endroit et on ne comprend pas. Et donc, est-ce que tu peux nous expliquer ? » Et donc moi, je fais des modèles, je regarde la molécule, je fais des calculs avec ça et puis : « Ah bien oui, le pic, ça vient parce que tel atome a réagi comme ça » et puis c’est à peu près de l’ordre de ce que j’essaie de comprendre.
L : On s’en était arrêté à ton parcours. Tu en étais à : tu as obtenu une bourse.
Y : Donc moi, j’avais fini deuxième du DEA à l’époque puis j’ai choisi de faire ma thèse. Le sujet de ma thèse, c’était Écrantage du champ aux surfaces et spectroscopie de photoémission à deux photons.
Alors ce que je vous ai dit avant, c’est que la lumière, donc c’est un champ électrique qui oscille comme ça, puis ça va se propager, puis un champ magnétique comme ça. Bon le champ magnétique, on peut, on peut l’oublier, c’est moins important, mais le champ électrique ici peut tourner par rapport à l’axe de propagation. Ça, c’est ce qu’on appelle la polarisation de la lumière. Et en fait, ça vous paraît étrange, mais vous savez déjà ce que c’est que la polarisation de la lumière. Vous avez déjà été voir un film trois D avec des lunettes comme ça. Vous voyez le requin qui vient vous avaler et c’est un truc…
Et en fait ça, c’est parce quand vous regardez un film comme ça, c’est qu’on vous projette deux films qui sont décalés et qui ont chacun une polarisation différente. Donc vous ne verrez qu’un film avec l’œil gauche et inversement avec l’œil droit. C’est le cerveau qui analyse et reconstitue en fait. Il prend les deux informations des deux yeux et il reconstitue une image 3D par rapport aux deux inputs qu’il a dans chaque œil. Et en fait, si les deux inputs sont décalés, il y a un vide. Et le cerveau, la nature n’aime pas le vide. Le cerveau va recréer du volume là-dedans, va recréer de la matière là-dedans. Et c’est pour ça que vous avez l’impression d’un volume en trois dimensions.
S : Pourquoi les lunettes avant, il y avait un côté bleu et un côté rouge
Y : Ça, je crois que c’est juste pour distinguer en fait. Mais il n’y a pas besoin de la couleur pour…
S : C’était funky.
Y : C’est ça, c’est ça. La polarisation, c’est un truc vachement important. Je fais un aparté, mais c’est bien, les abeilles trouvent leur chemin comme ça aussi. Parce que la lumière du soleil a toutes les polarisations. Quand elle vient du soleil directement, le champ électrique peut être orienté tout ce qu’il veut comme ça. Et dès qu’il est réfléchi sur une surface, il a une polarisation particulière. Donc ça va être dans un sens, comme ça, comme ça, clac, clac, un truc. Et les abeilles, elles, ont des yeux multifacettes et elles peuvent repérer ça. Et donc elles peuvent se promener à huit kilomètres de leur ruche, mais elles savent, elles ont enregistré la polarisation de la lumière sur chaque objet, chaque truc qu’elles ont en chemin. Ça leur permet de savoir où est leur ruche et revenir, même qu’elles soient parties à huit kilomètres.
S : Et quand elles font leur petite danse, elles expliquent aux autres abeilles.
Y : Ça aussi, exactement. C’est ça, ouais, ouais. Ça, elles indiquent le chemin comme ça, ouais. Mais elles repèrent, elles se repèrent à la polarisation. Donc nous, on n’a pas ça dans l’œil, c’est dommage, mais…
S : Déjà sur Google Maps, j’ai du mal à comprendre.
Y : [rires] C’est ça. Voilà, donc ça, c’était la thèse d’avant. Et en fait, ce qui n’avait pas été pris en compte dans la thèse d’avant, c’est un truc qu’on appelle l’écrantage. Alors l’écrantage, c’est un terme un peu barbare aussi, mais c’est l’idée de dire que quand on applique un champ électrique sur une surface, les électrons vont réagir à ça et vont aller s’accumuler en surface. Pourquoi ? Eh bien c’est comme si je prends une boîte. J’ai des plus, des moins, puis j’ai un truc qui attire les moins là, eh bien tous les moins vont aller se mettre contre le bord là, le bord de la boîte qui est près du truc qui attire les moins.
L : Comme un aimant.
Y : Comme un aimant, exactement. Sauf que là, c’est une interaction électrique, mais sinon, ça revient au même. Et donc moi, l’objet de ma thèse, c’était de considérer l’influence de ce truc-là dans ce qui avait été calculé auparavant quand on fait tourner soit le rayon laser, soit la polarisation de la lumière.
S : C’est super niche quand même.
Y : Ah oui, de toute façon, une thèse dans un domaine, c’est aller chercher… Il y a la connaissance, puis il y a la connaissance un peu plus pointue, puis encore plus pointue, puis plus pointue, puis, puis– et nous, on pousse le bout du…
Mais ce qui est intéressant, c’est que ça impliquait d’autres phénomènes, ça se ramène à quelque chose qu’on appelle le problème à N corps.
Alors ça aussi, c’est un peu barbare pour les gens qui n’en ont pas fait, mais, c’est l’idée de dire …
Si on revient aux planètes, par exemple, on comprend très bien la trajectoire de la Terre autour du Soleil. Il y a une interaction gravitationnelle qui est analogue à l’interaction électrique. C’est pour ça que l’analogie marche bien. C’est la même forme, c’est juste l’intensité qui n’est pas la même mais… Et donc, à partir de ça, on peut très bien calculer, avec des équations, le fait que la Terre tourne autour du Soleil, que ça forme une ellipse, etc. Le Soleil est un foyer de l’ellipse et puis la Terre tourne autour comme ça.
De la même façon, on peut très bien calculer que la Lune tourne autour de la Terre pour la même attraction gravitationnelle et donc ça forme une orbite comme ça. Par contre, à la main, avec des équations, on ne peut pas calculer ce qui se passe quand on a trois corps. C’est-à-dire quand je prends le Soleil, la Terre et la Lune, tout ça ensemble. Si j’essaie de calculer, résoudre les équations, je dois le résoudre numériquement. C’est trop compliqué. Et alors, le système solaire en entier, c’est encore pire. Avoir la trajectoire de toutes les planètes, de tous les trucs en même temps sur des équations qu’on résout à la main, ce n’est plus possible. Donc on peut résoudre ça numériquement. C’est comme ça qu’on connaît tout ça, la position de la Lune, les éclipses comme il y a eu cet été, etc. On le sait parce qu’on peut le prévoir, il y a des modèles numériques, etc. Mais c’est difficile à calculer comme ça.
Et donc, si maintenant je reviens à mon électron, les électrons dans la matière ne sont pas trois ou quatre. On a tendance de dire c’est dix puissance vingt-trois. Donc en gros, c’est des milliards de milliards de milliards d’électrons. Et donc tout ça, évidemment, on ne peut pas résoudre ça à la main. C’est impossible. Et donc, il y a des approches pour ça, il y a des approches théoriques pour essayer de comprendre comment se comportent les électrons.
Et participe à la résolution de ce problème qu’on appelle le problème à N corps, en fait. N étant indéfini, N, c’est les milliards de milliards de milliards. Et les corps, c’est les électrons, en fait.
S : Ok.
L : Et donc ta thèse, tu l’as faite pendant combien de temps et qu’est-ce que tu fais après cette thèse-là ?
Y : Alors, je l’ai faite pendant trois ans. Mais j’avais fini de rédiger ma thèse et je l’ai soutenue le vingt-cinq novembre deux mille deux. C’était facile, c’est un mois avant Noël, donc.
L : C’est ce que je me disais, c’est quand même précis sur les dates. Alors, je sais que tu travailles beaucoup avec les chiffres, mais quand même
S : Tu trouves Yannick précis ? [rires]
L : Et donc après, tu enseignes un petit peu et qu’est-ce que tu fais ?
Y : Voilà. Après, j’ai fini ça. Je cherchais ce qu’on appelle un stage post-doctoral, un post-doc en raccourci, qui en général, c’est des années de recherche qu’on fait après la thèse dans un autre laboratoire à l’étranger, avant éventuellement de postuler au CNRS.
Et je suis parti à Madrid. J’étais à l’université autonome de Madrid. Je crois que j’ai dû faire un an, un an et demi comme ça. Et donc pendant trois ans, je faisais de la recherche et j’ai enseigné à l’université à Madrid.
L : À Madrid. Et tu avais quel sujet ? Tu avais un sujet de recherche de prédilection ?
Y : Ah, alors, je suis arrivé, moi, avec des idées bien arrêtées et mon superviseur, le professeur Fernando Flores, là-bas à Madrid, qui est une sommité dans le domaine, il m’a dit : « Oui, oui ». Et puis on a fait tout à fait autre chose.
S : Non, non !
Y : Il dit : « Oui, oui, oui, mais tu vas commencer par ça. Et puis… » Non, et là, j’ai commencé. Moi, j’avais une idée de continuer tout ça par rapport à l’optique non linéaire, ce que je faisais en thèse et, toujours en théorie. Et lui, il m’a dit : « Oui, mais on va regarder un truc dans le graphène ». C’est comme ça que j’ai commencé avec le graphène. « On va regarder ce qu’on appelle les interactions de Van der Waals dans le graphène ». Alors les interactions de van der Waals dans le graphène, j’ai toujours l’exemple du barbecue. Vous faites un barbecue en charbon de bois. Si vous prenez un morceau de charbon, vous essayez de le casser comme ça, c’est assez dur. Par contre, si vous prenez un bout de charbon et que vous essayez de faire glisser la couche du dessus, ça marche mieux. Et ça, c’est plus parce qu’en fait, le graphène, c’est des couches comme ça de carbone qui sont empilées et empilées par des interactions qu’on appelle les interactions de van der Waals.
Donc l’idée, c’était de travailler avec une méthode numérique qu’on appelle la théorie de la fonctionnelle de la densité. Je ne vais pas rentrer trop dans les détails, mais c’est l’idée : au lieu de calculer la trajectoire de chaque électron un par un, puis d’essayer de tout faire comme ça, qui est un peu compliqué, on va dire que les électrons, c’est une espèce de gaz qui se promène dans la matière, un gaz de particules et qui a une certaine densité. Et cette densité, on peut l’utiliser comme variable mathématique pour faire des calculs et essayer de déterminer l’énergie du système, la cohésion, les propriétés électroniques, savoir si c’est métallique, semi-conducteur, etc. Enfin, toutes ces choses-là. Et ça, c’est une méthode numérique que j’utilise encore actuellement.
L : Mais travailler sur le graphène, c’était finalement un autre sujet. Tu changes en fait de sujet dans ta carrière ?
Y : Absolument. Mais j’ai changé plein de fois en fait. Ce que j’aime bien dans la recherche, c’est je vais démarrer sur un sujet, je vais commencer à creuser un truc, puis je vais trouver quelque chose, puis je vais partir dans une autre direction, continuer là et puis…
L : Tu es un peu un électron, en fait.
Y : Je suis un électron libre.
S : Tu as volé ma blague.
L : Ah ouais, ça y est, c’est fait ça.
Y : Notre métier, finalement, au-delà des applications que la société attend de nous, que les politiques attendent de nous, c’est de comprendre le monde, d’explorer le monde et d’essayer de transmettre cette connaissance aux gens. Notre mission au CNRS, c’est ça, c’est transmettre de la connaissance. Après, il y a des ingénieurs qui vont faire des choses avec ça et ça va être utile pour la société, mais au départ, c’est déjà d’amener de la connaissance. C’est comme ça que je le vois.
S : Et après, après. Attends, ma question très importante : tu préfères la bière de Strasbourg ou la bière de Madrid ?
Y : [rires] Alors je préfère la bière de Strasbourg et le vin de Madrid.
S : Ok, réponse acceptée.
L : Alors pourquoi tu pars de Madrid ? Qu’est-ce qui se passe ?
Y : Alors pourquoi je pars de Madrid ? Eh bien, je fais cinq ans à Madrid comme ça. Donc deux ans à peu près sur contrat. Puis trois ans avec cette bourse Juan de la Cierva où j’enseigne, etc. Et ces trois années-là, je les mets à profit pour postuler au CNRS.
Je passe le concours trois fois. La troisième fois, je suis pris. Et je suis pris dans mon labo d’origine à Strasbourg.
L : Tu commences à travailler sur quoi au CNRS ?
Y : Donc ça, parce qu’en post-doc, j’avais fait le graphène. J’ai développé ce truc pour calculer les interactions de Van der Waals en DFT, donc dans cette méthode numérique. Puis après, une fois qu’on a fait ça, on s’est dit : « Bon, on va regarder sur des molécules qui viennent se coller sur des surfaces et puis j’arrive à Strasbourg, voilà, sur des molécules sur surface, mais avec des effets magnétiques. Et puis commencer à regarder du transport électronique là-dedans, avec l’idée in fine de regarder du transport polarisé en spin. Alors, je vais détailler un petit peu.
Le transport électronique, c’est-à-dire : « Bien voilà, j’ai ma molécule sur une surface métallique, j’ai la molécule dessus. Et puis je viens avec une électrode que je viens poser dessus. J’applique une tension et je récupère un courant ». Et ce n’est pas le même courant que quand j’applique la tension avec la molécule qui n’est pas là. Et donc, on peut faire des trucs, on peut faire des switches, on peut faire des capteurs, on peut faire des choses. Puis il peut se passer plein de choses parce que j’ai parlé que de la partie résistive de la molécule, c’est-à-dire savoir si le courant passe à l’intérieur de la molécule ou pas. Mais il y a des propriétés, comme c’est un tout petit objet quantique, les niveaux électroniques, je vous ai dit, sont quantifiés, sont… On peut avoir des réponses qui ne sont pas du tout attendues. Ce n’est pas comme une résistance qu’on branche dans la vraie vie. À notre niveau, c’est qu’à cette échelle-là, la molécule peut dire : « Bien, ce courant-là, cette énergie ne passera pas ». Puis ce courant, cette énergie va passer. Donc, on peut faire des composants électroniques avec ça. Donc ça, c’est une idée.
Et alors, le transport polarisé en spin, ça, c’était l’objet du prix Nobel d’Albert Fert, qui est de l’autre côté, là, à Thales. C’est l’idée qu’en fait, l’électron, on peut dire qu’il porte un petit aimant à lui tout seul. C’est ce qu’on appelle le spin. Alors, ce n’est pas tout à fait un aimant. En gros, il tourne sur lui-même, on peut le voir comme un petit champ magnétique et cet aimant-là, donc, il peut être nord-sud ou sud-nord. C’est sa caractéristique intrinsèque, en fait. C’est-à-dire qu’il y a deux degrés de liberté de spin. Donc, on dit en général qu’il est up ou down. Et en fait, on peut avoir des courants, on peut faire passer des courants up et down qui ne soient pas les mêmes. On peut ne faire passer que les électrons up, que les électrons down. On peut faire passer un peu des deux, on peut… Et donc on peut jouer avec ça. C’est-à-dire que sur un même circuit électronique, c’est comme si on avait deux courants au lieu d’un. Donc ça donne deux degrés de liberté, donc on peut amener plus d’informations, on peut stocker plus d’informations.
S : Cette découverte-là, c’était waouh
Y : Ah, ça a été, ça a été… Ça s’est retrouvé dans les disques durs de ces objets-là, en fait.
S : Dans les téléphones ?
Y : Ouais.
S : Ah ouais. Ok.
Y : Donc alors maintenant, c’est des mémoires flash et tout ça, mais avant, c’était ça. Il y avait des choses. On regardait des secteurs de spin comme ça sur des trucs. C’est comme les disques durs d’ordinateurs à l’époque, il y avait une aiguille, ça faisait cri cri cri quand vous démarriez l’ordinateur. Ça faisait un petit bruit, vous ne vous souvenez pas. On allumait la tour puis ça fait cri cri cri cri cri cri cri. C’est une aiguille qui passait sur le truc et qui détectait les spins up, down, etc.
Et je suis allé après au CEA Saclay. Le CEA, c’est quelque chose qui a été créé, un petit aparté là-dessus, par décret par de Gaulle à l’époque, qui a dit : « on va créer ça ». Et c’était pour gérer le nucléaire français, le nucléaire civil pour l’électricité et le nucléaire militaire. Et en fait, donc, ils n’avaient au départ que des activités de physiciens nucléaires. Et puis après, ne serait-ce que pour détecter leurs radiations, leurs particules, etc. Ils ont eu besoin de détecteurs. Les détecteurs, c’est des machins qui reçoivent des ondes lumineuses, ce qu’on disait avant. Et donc ça, ça marche avec des semi-conducteurs. Il fallait des spécialistes de semi-conducteurs.
Donc, on a fait rentrer des physiciens du solide. J’étais détaché dans un laboratoire CEA qui après s’est avéré devenir une unité mixte CEA-CNRS. J’ai fait douze ans là-bas et c’était bien. Puis à un moment, j’ai eu envie d’autre chose. Et donc j’ai demandé à venir ici. La taille du laboratoire, les moyens, les investissements du CNRS et de Paris Saclay, c’est sûr que c’est sans commune mesure avec ce qu’il y a à côté.
S : Parlons de la perception de tes proches. Qu’est-ce qu’ils pensent de ce que tu fais ?
Alors, c’est sûr qu’ils ont été émus, je crois, quand j’ai soutenu ma thèse. Ça, c’est un truc… c’est toujours un moment, ça, la thèse. Par contre, c’est vrai que quand j’ai fini par avoir le concours du CNRS, je suis rentré, j’étais à Madrid. Quand j’ai eu l’annonce, je suis rentré les voir, ils sont venus me chercher en voiture à l’aéroport. Et puis, ma mère s’est tournée et m’a dit : « On est très fiers que tu sois rentré au CNRS ».
S&L : Oh, c’est beau.
Y : Et ça, c’est quand même des trucs qu’on retient, qu’on garde
S : Oh oui.
Y : Qu’on garde longtemps quoi. Ça, c’est-
S : D’ailleurs, est-ce que toi, tu te rappelles avoir reçu la réponse positive du CNRS ?
Y : J’étais dans mon bureau à l’université à Madrid. J’étais en train de travailler et c’est une amie qui était à l’étage juste en dessous et qui vient, qui galope, qui monte à quatre à quatre et qui me dit : « Tu as été pris ! » Et c’était extraordinaire. C’était extraordinaire. Donc le soir même, j’ai invité tout le monde à la maison.
L : Il y a quelque chose qu’on n’a pas évoqué, c’est vraiment ton quotidien en tant que chercheur théoricien. C’est quoi ton quotidien exactement ?
Y : Alors depuis l’an dernier, c’est un petit peu particulier parce que j’ai une fonction au CNRS maintenant, je suis président d’une section. C’est-à-dire le CNRS est découpé en instituts : physique, chimie, ingénierie, etc. Et donc chaque institut, en fait, est découpé en sections thématiques. Et donc dans chaque section, il y a un comité, qui fait passer les concours pour recruter les chercheurs, qui fait les promotions, qui évalue les chercheurs, qui propose des médailles, etc. Et donc je suis président de ce comité et donc c’est un petit peu plus difficile pour la recherche, depuis un an. Alors heureusement, ça ne dure que quatre ans. En ce moment, j’arrive et je commence déjà par répondre à quinze mille mails le matin. Ça prend beaucoup de temps. Je fais un peu moins de calculs récemment. Alors, en gros, dans la journée, j’essaie de survivre comme ça entre les mails et les trucs à faire, administratifs.
Et puis, moi, j’ai au moins toujours une dizaine de thèmes scientifiques sur lesquels je travaille en parallèle. Donc, je lance des calculs, je récupère des données, je trace des courbes, j’essaie de voir, de comprendre. Je relance des calculs si ça n’a pas fonctionné, etc. Sinon, je rentre le soir et typiquement, on dîne en famille et une fois que les enfants sont couchés, je rallume l’ordinateur et puis je continue à travailler.
Alors il y a une époque, je me sentais coupable quand je ne travaillais pas le soir. Parce que ça peut arriver, des fois, on a un coup de pompe, on se pose devant la télé puis c’est fini, on ne décolle pas.
En fait, j’aime bien faire beaucoup de choses, déjà. J’ai toujours peur de m’ennuyer. Donc j’aime bien faire beaucoup de choses. Donc j’ai toujours plein, plein, plein de projets en cours. Et donc effectivement le soir, je regarde, je continue à travailler, etc. De toute façon, chercheur, ce n’est pas un travail neuf heures-dix-sept heures. C’est sûr qu’on ne peut pas avancer, faire beaucoup de choses, sur un créneau comme ça.
L : Tu penses qu’il faut être passionné pour faire ton métier de chercheur ?
Y : Oui. Oui oui, c’est certain. Moi, j’ai passé ma vie à dire que je n’avais pas le temps quand on me proposait des choses. Enfin, je n’ai pas tout refusé, mais il y a beaucoup de fois, tout ce qui me convenait moins, je… Et en fait, on a toujours le temps. En fait, on peut toujours rajouter quelque chose. Parce qu’il y a toujours des petites plages de temps : « tiens, on peut insérer ça » …
Tu sais, par exemple, moi, j’emmène mon fils au conservatoire le mardi soir. Il doit être là à seize heures quarante-cinq, parce qu’il fait des percussions. Et, donc il a un cours de seize heures quarante-cinq à dix-sept heures trente. Puis après, il va dans un autre truc et là, il fait du steel drum. Il tape sur des seaux d’eau avec les trucs et c’est cool. C’est vraiment sympa. C’est chaloupé comme musique, c’est très bien. Je me connecte avec le téléphone et puis… Donc on peut trouver tout le temps. Alors ça aussi, c’est la flexibilité du métier de théoricien. C’est-à-dire que je peux travailler n’importe où.
S : D’ailleurs, est-ce que tu as déjà eu un moment, je ne sais pas, tu es en train d’acheter ton poulet le dimanche matin et là : « Ah, j’ai compris !». Tu vois genre…
Y : Oui, ça m’est arrivé, ouais. C’est souvent d’ailleurs comme ça qu’on comprend, plus que quand on est devant l’ordinateur. L’ordinateur, c’est une machine un peu perfide parce que quelque part, ça pompe le cerveau. Alors quand on regarde sur un écran d’ordinateur, nous, on ne s’en rend pas compte, mais c’est quand même un machin qui flashe tous les…
Et donc ça, ça occupe le cerveau quelque part. Et souvent, moi, quand j’ai vraiment besoin de réfléchir à un truc, je me lève et je fais autre chose. Donc je me décorrèle, je me déconnecte de l’ordinateur et ça me permet de mieux réfléchir. Et c’est vrai que quand j’ai un problème que je veux absolument résoudre, je me dis : « Putain là, il faut vraiment que je m’y mette, il faut vraiment que je le finisse et tout ! » Eh bien, je fais autre chose. Effectivement, je peux faire la cuisine ou je peux faire un truc ou sous la douche ou je n’en sais rien et j’y pense. Et puis, ça m’est arrivé effectivement de dire : « Ah oui, oui, je vais essayer ça, ça va, ouais, ça va être bon ». Et, et alors des fois, ça ne marche pas, ça, c’est… Et donc on est déçu. Mais, quand ça marche, on est très heureux, ouais.
S : Est-ce que tu as déjà rêvé d’une solution ?
Y : Non. Rêvé, non. Quand j’étais en thèse, je n’avais que ça à faire en plus. Donc, on n’a pas de famille, on n’a pas de trucs, c’est…
S : Tu n’as rien du tout.
Y : C’est ça. C’est ça. Donc, ça m’est déjà arrivé de me relever pour résoudre une équation ou un truc.
S : Et tu parles de… tu fais des calculs sur ton ordinateur. Et en fait, j’ai envie de dire : Mais est-ce que l’intelligence artificielle ne va pas te remplacer en trois secondes ?
Y : Oui, on m’a déjà posé cette question. Alors, je ne pense pas, mais, en fait, l’exemple que j’ai, c’est mes étudiants actuellement. Quand je leur demande de faire un calcul, je vois bien qu’ils sont bien meilleurs que moi avec l’outil informatique. Moi, je fais tourner des codes. Alors, j’ai fait des programmes dans des codes de calcul, j’ai fait des choses. Je lance des calculs un peu un par un, on va dire. Un des premiers étudiants que j’ai vus comme ça, à qui j’avais demandé quelque chose, lui, il a lancé une espèce de gros script et il a sorti trente-deux résultats en même temps.
Et là, je me suis dit : « Ah oui, le monde a changé quand même un peu. » Et, maintenant, donc ils font des trucs, ils ont des algorithmes pour lancer des calculs et tout gérer en même temps. Et c’est très efficace, très performant. Et donc ils sont meilleurs que moi, c’est très clair. Et je crois que c’est normal, c’est l’évolution des générations. Mais ce qui est intéressant, c’est que par contre, quand il s’agit d’interpréter la physique, là, j’ai encore une expérience qu’ils n’ont pas. [rires]
L : Vous êtes complémentaires.
Y : Ouais, ouais, absolument. Et donc, c’est bien parce que je leur apporte encore quelque chose. Bon, il se trouve que les deux étudiants que j’ai actuellement sont brillants. En plus, ils sont très autonomes, ils font leur truc. En gros, je leur indique : « Bien, la direction, c’est là »
S : Bye bye !
L : ils savent aller là-bas. Sans GPS. [Rires]
Y : C’est ça, c’est ça et ça marche bien. Mais après, c’est vrai que des fois, on discute les résultats ou quand il y a des problèmes, ils me disent : « Ah tiens, c’est bizarre ! » Bien, je dis : « Mais, tu devrais essayer de faire ça. » Et des fois, ça ne marche pas, c’est pareil, mais ouais, souvent, ça marche quand même, ce n’est pas mal.
L : Et d’ailleurs, quelque chose qui ne marcherait pas. Est-ce que tu as déjà fait une grosse bourde dans ta carrière ?
Y : J’ai fait une bourde une fois quand j’étais aux États-Unis, j’étais trois mois à Morgantown, en Virginie occidentale. Je collaborais avec quelqu’un là-bas. Et au bout du premier mois, donc je travaillais, j’avais fait plein de calculs. Alors c’est pareil, j’étais tout seul, donc je bossais tout le temps et puis un soir, en triant des dossiers dans l’ordinateur, je n’ai pas fait gaffe et j’ai effacé tout un répertoire. Et un mois de calcul a disparu.
S : Qu’est-ce que t’as fait ?
Y : Eh bien, j’ai recommencé.
S : Oh là là là là. Tu as pleuré un peu, ou …?
Y : J’étais un peu vert. J’étais un peu vert. Donc ça, c’était une bourde technique.
S : Ah, une belle bourde, elle est belle.
Y : Et donc je ne l’ai jamais refait. Mais, c’est vrai qu’un mois de calcul, en plus, j’avais beaucoup bossé, donc il y avait beaucoup de données, beaucoup de résultats. Alors, j’avais quelques résultats stockés, donc j’ai pu repartir avec ça et j’ai refait le truc, j’ai rattrapé, puis j’ai continué après. Mais ouais, ça m’a mis un coup.
S : Une petite leçon d’humilité, peut-être ?
Y : Oui, oui, alors ça, c’est sûr. De toute façon, la recherche, c’est une école d’humilité. Parce qu’évidemment, on s’enflamme quand on trouve un truc ou on s’enflamme quand on commence à avoir quelques années de bouteille, on se dit : « Je suis quand même bien ». Mais le prochain problème, après, on se dit : « Ah ouais… Ah ouais ».
S : Tu reviens à zéro.
Y : Ouais. C’est ça.
S : Eh bien merci déjà pour tes deux heures consacrées à nous. Plutôt qu’à résoudre les problèmes du monde. Yannick, si tu pouvais découvrir n’importe quel métier dans un prochain épisode de PodTaf, ce serait quel métier ?
Y : Ah pilote d’avion, ce serait top, ouais.
S : Très bien.
Y : Pilote d’avion, c’est parce que comme j’ai beaucoup pris l’avion pour aller en Chine, pour aller aux États-Unis, pour aller …. et des vols long courrier et que j’ai un rapport particulier avec l’avion puisque j’ai eu peur pendant longtemps.
S : Ah, et tu n’as plus peur ? Pourquoi ?
Y : Alors d’abord parce que comme tout bon scientifique, j’ai tout analysé. Je connais tous les bruits dans l’avion, je sais à quoi ça correspond. Je sais que c’est un volet, c’est un machin, il sort les ailes, il sort les trucs. Tout ça, je connais par cœur en fait maintenant. Puis, j’avais les idées de la physique de l’avion, le fait que… tu sais comment ça vole un avion ?
S : C’est la portance.
Y : Ouais, mais tu sais comment ça marche, la portance ?
S : ça va au-dessus, en dessous et ça glisse.
Y : L’avion n’est pas poussé par l’air, mais il est aspiré. Les molécules d’air, en fait, vont glisser sur l’aile là et elles vont passer en dessous. Mais ici, en fait, elles passent plus vite qu’en dessous. Parce que c’est comme quand tu descends en ski, en fait. Donc elles glissent, elles vont plus vite. Et tout ça fait un vide d’air, ça aspire l’avion. C’est comme ça qu’il décolle.
L : Merci Yannick de nous avoir ouvert cette petite fenêtre sur l’infiniment petit. J’ai envie de conclure en poésie : « Quand l’électricité se joue à l’échelle d’une molécule, le monde devient invisible, mais les possibilités, elles, deviennent immenses ». Merci Yannick.
Y : Ah, c’est beau. Merci beaucoup.

